Fureurs et calamités estivales

Illustration : Gustave MOREAU, Phaéton (détail), huile sur toile, 1878, Musée Gustave Moreau, Paris. Pour celles et ceux qui voudraient découvrir — ou redécouvrir — le mythe de Phaéton, je recommande la lecture, notamment, des Métamorphoses d’Ovide, Livre I, 746-772 et Livre II, 1-338.

Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la hauteur qui existe entre l’âme et le corps.

Honoré de Balzac, Petites misères de la vie conjugale, chapitre 2, « Les découvertes ».

 

Après presque dix ans passés à Paris, j’avais oublié que les étés méridionaux pouvaient être aussi accablants. Ou peut-être, simplement, ai-je vieilli…

Quoiqu’il en soit, parvenu presque au terme de ce troisième été à Villeneuve-lès-Avignon, je constate que cette saison est une souffrance, qui me remplit, dès la fin mai, d’appréhension. Tout n’est qu’excès : chaleur, sécheresse, lumière crue et brutale, bruit.

A ces souffrances « météorologiques » s’ajoute celle liée à l’afflux massif de visiteurs : le tourisme de masse.

Les estivants se distinguent assez nettement des visiteurs des autres saisons, printemps et automne, plus calmes, plus attentifs. Je ne sais ce qui les possède (comme on disait autrefois) mais l’été semble (par quel maléfice ?) les autoriser à se donner à eux-même le droit à un complet relâchement : chaleur, fatigue accumulée, mal-être social, peur du lendemain ? Autant de raisons qui, peut-être, expliquent, sans le justifier, ce relâchement du comportement et qui devraient susciter la compassion mais font plus sûrement naître l’exaspération.

Selon toute vraisemblance, les vacances donnent un blanc-seing pour s’affranchir sans honte de la courtoisie, de la bienséance et du civisme les plus élémentaires.

Le « touriste de masse » ne se comporte pas en amateur ou en connaisseur, mais en consommateur : en jouisseur. Et il veut en avoir pour son argent. Il prétend consommer des biens culturels comme il consomme au supermarché. Les produits doivent être là, à leur place habituelle, standardisés, répondant à un cahier des charges et à une liste de critères bien définis. Ainsi, un jardin, quoiqu’il arrive, se doit d’être vert et fleuri. Sinon, gare au scandale.

Cette année, j’ai lâchement opté pour une stratégie qui a beaucoup d’avantages : debout à 4h du matin, je suis au jardin de 5h jusqu’à dix heures et je n’y reviens qu’à 18h, lorsqu’il ferme au public. Le premier et essentiel avantage de cet horaire est qu’il me permet d’éviter le plus fort de la chaleur mais, surtout, de faire du travail utile au jardin : pas plus que moi, les plantes n’apprécient d’être titillées en plein soleil… elles souffrent et se protègent. Et il ne peut être question d’arroser que le soir, pour limiter l’évaporation et permettre aux végétaux de profiter de la relative fraîcheur de la nuit.

Mais cet horaire quasi monastique me permet aussi d’éviter la masse des visiteurs qui affluent au jardin. Ce qui ne m’empêche pas, au petit matin et le soir, de collecter les traces de leur passage : papiers de chocolat et de bonbons jetés dans les bosquets ou au milieu des allées, bouteilles d’eau ou de soda. Quand ce ne sont pas des mégots de cigarettes (et oui, il se trouve des visiteurs suffisamment futés pour jeter des mégots dans le jardin en cette saison). J’ai même retrouvé — comble de l’horreur — des cotons-tiges usagés dans le jardin. Je ne peux alors m’empêcher de me demander à quoi pouvaient bien penser les visiteurs qui, dans ce jardin, sont venus avec des cotons-tiges, les ont utilisés pour ensuite les jeter à terre. Sans doute considéraient-ils qu’ils en avaient le droit, puisqu’ils avaient payé, et qu’un esclave (moi) viendrait les ramasser sans broncher (puisque je suis payé pour çà, bien sûr). D’un côté, l’argent ; de l’autre le pouvoir (certes médiocre et temporaire mais le pouvoir de nuisance reste un pouvoir). Binôme infernal qui nous tyrannise depuis la nuit des temps.

Mais il est entendu que nous nous donnons les maîtres que nous méritons…

Rien ne dit, en effet, que le fait de payer donne à celui qui paie le droit de se conduire en goujat. Ceux qui essaient encore de nous faire croire à la légitimité de ce postulat commercial sont des imposteurs.

Les reproches récurrents qui nous sont faits par les estivants concernent essentiellement la sécheresse (et donc le fait que le jardin ne soit pas « vert-printemps ») et le manque de fleurs. Ces deux critères n’étant pas réunis en plein été (et ils ne sauraient l’être, quand bien même ferions-nous le poirier), les visiteurs déclarent donc que le jardin n’est pas « entretenu » et qu’il y a eu tromperie sur la marchandise (ne jamais oublier le facteur pécuniaire, qui joue un rôle crucial, je vous le rappelle). On serait tenté de croire qu’une simple et rapide analyse de la situation particulière du lieu et de la région (d’un point de vue climatique surtout), relevant du sens commun, permettrait de résoudre tout ou partie de l’incompréhension, mais il n’en n’est rien.

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Tout ceci révèle une déconnexion et une méconnaissance du réel naturel et de ses cycles assez perturbantes. Mais peut-être cela révèle-t-il aussi le désir, ou la nécessité, d’avoir à s’évader du réel, trop âpre, trop rude. Je concède volontiers que les jardins de Saint-André, en juillet et en août, ne sont pas propices à ce type d’évasion car ils nous ramenènent potentiellement à une certaine rudesse de la vie. C’est ainsi. Je suis toujours à la fois touché mais aussi inquiet quand j’entends quelqu’un me dire que le jardin doit pouvoir faire « rêver ». Il me semble ne pas me tromper si je dis qu’en psychanalyse, le rêve n’est pas compris comme une possibilité d’évasion du réel, mais comme l’élément inconscient et nocturne qui nous donnera, peut-être, en état de réveil, des clés de compréhension du réel conscient ? Le rêve, en somme, nous aiderait à décrypter, à déchiffrer notre vie, mais pas à s’en échapper. Mais sans doute suis-je trop cérébral…

D’aucun prétendront que cette situation est engendrée par une carence culturelle, voire une disparité sociale. Mais je me souviens de ce membre du Consulat de X à Marseille (qui ne sortait donc pas de sa « cité »), de passage à St-André, qui s’étonnait de ne pas retrouver là ce qu’il avait vu la veille à Villefranche-sur-Mer, à Ephrussi de Rothschild. Il n’a pas été possible de lui faire comprendre que, bien que proche géographiquement, la situation des deux jardins était radicalement différente. Il me semblait qu’il était évident pour tous que la Côte d’Azur jouissait d’un micro-climat très circonstancié (cette grande étendue d’eau qu’on appelle Mer Méditerranée aurait pu lui donner un indice…) mais ce n’était pas le cas.

Nous perdons le contact avec le réel que nous ne fabriquons pas et nous ne nous reconnaissons plus que dans ce que nous produisons : triomphe du solipsisme.

Autre facteur, essentiel au jardin, qui semble désormais nous échapper totalement : le facteur temps. Or, le jardin est une incarnation vivante du temps. Mais nous sommes pressés. Paradoxalement, alors que notre espérance de vie ne cesse d’augmenter (pour combien de temps encore ?) nous n’avons jamais le temps (cf. l’immédiateté à laquelle je faisais allusion dans l’article précédent) : tout, tout de suite. La patience nous est devenue étrangère. C’est peut-être pour cette raison que beaucoup se comportent comme des enfants (état de l’enfance que nos sociétés ont promu à l’état de paradis perdu dont chacun se doit de cultiver la nostalgie). Mais, pardonnez ma brutalité, il me semble que l’enfant est un être inachevé, inabouti : il est une réalité en devenir, qui se peaufine jusqu’au dernier souffle. L’enfant se croit l’alpha et l’oméga de tout (d’où sa potentielle tendance à la tyrannie voire à la cruauté) : tout se rapporte à lui et, quand il n’obtient pas ce qu’il désire, il se roule par terre. Un des buts de l’éducation n’est-il pas de faire découvrir à l’enfant qu’il n’est pas le centre de l’univers, qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après lui ? Enfin, qu’il est environné d’altérité ?

Je me demande souvent comment pensaient ceux qui, autrefois, plantaient des arbres tout en sachant qu’il faudrait attendre deux ou trois générations pour qu’ils fassent de l’ombre ou de l’effet dans le paysage. Sans doute étaient-ils accoutumés à penser au-delà d’eux-mêmes…

Si nous avions encore la possibilité d’être raisonnables, il faudrait en réalité pouvoir fermer les jardins au public en plein été et les laisser ouverts en hiver. Hors, si les végétaux de nos contrées ont intégré que leur période funeste était l’été, Homo sapiens sapiens (pas si sapiens que çà) ne l’a pas encore compris. L’argument économique vient donc clore le débat : la grande foule des visiteurs est là en été, il faut donc les recevoir autrement dit, recevoir leur obole, sans laquelle nous ne serions rien, malheureux que nous sommes, nous qui avons vendu notre âme au tourisme et au loisir. Dans ce contexte somme toute assez pauvre, il est assez peu question de s’instruire mais surtout de se distraire, de se divertir, au sens pascalien du terme (sur ce sujet passionnant, cf. Neil Postman, Se distraire à en mourir, Fayard, coll. Pluriel, Paris, 2011). Toutefois, cette dure réalité ne doit pas nous empêcher de résister et de tâcher de ne pas nous laisser entraîner trop bas (qui est la pente naturelle de la consommation de masse).

Enfin, je sais qu’il y a des exceptions : je les rencontre, régulièrement, au printemps et à l’automne. Plus rarement en juillet et en août, mais je sais qu’il y en a aussi. Et pour être tout à fait juste et ne pas céder à mon naturel pessimiste (et vaguement misanthropique, je le confesse), je me dois de dire qu’en réalité se sont les grincheux qui sont l’exception : sur un total de 30 000 visiteurs annuels, comment n’y en aurait-il pas ? Mais ils se comptent finalement sur les doigts des deux mains (sur 30 000 c’est peu) et je sais que ceux qui sont sensibles au charme de Saint-André sont plus nombreux que ceux qui ne le sont pas. Hélas, les premiers manifestent rarement, ou alors discrètement, leur satisfaction alors que les seconds ne manquent pas de manifester bruyamment leur mécontentement et de se répandre ensuite sur les réseaux sociaux. Et comme ils nous font souffrir, c’est d’eux que nous nous souvenons.

Pour conclure ce texte qui, vous l’aurez compris, a pour son auteur une vertu toute thérapeutique, je voudrais partager avec vous un événement que j’appellerai « emblématique » de cette grande misère estivale, et qui a eu lieu à Saint-André la semaine dernière. Je souhaiterais en faire un cas d’école.

Un visiteur — français — se plaint à la sortie du jardin, qui selon lui n’était pas entretenu, pas arrosé, tout sec, qui lui avait fait perdre de l’argent, du temps, etc. La victime expiatoire qui reçoit ses plaintes et récriminations (la pauvre stagiaire de l’été à l’accueil) lui transmet mon adresse courriel professionnelle afin qu’il puisse m’écrire et engager un dialogue et me permettre, éventuellement, de lui expliquer une ou deux choses utiles concernant la gestion estivale des jardins. Ce monsieur ne s’est bien sûr pas donné cette peine. Le soir même, il envoyait, sur l’adresse courriel de l’abbaye, un message par lequel il nous informait qu’il avait contacté les « Parcs et jardins de France qui attribuent le label jardin remarquable » (sic) (en réalité, c’est le Ministère de la Culture qui attribue ce label, comme le précise justement Monsieur Sainsard dans son commentaire) pour se plaindre de l’état des jardins de Saint-André et pour prodiguer ses recommandations concernant l’arrosage des jardins, attirant notamment notre attention sur le fait que nous n’étions pas en zone de restrictions d’eau et que nous pouvions donc arroser toutes les nuits de 21h à 7h du matin.

Un cas d’école, donc. Je n’ai pas jugé utile de répondre à cette personne, premièrement parce qu’elle ne m’avait pas écrit mais surtout parce qu’elle venait, par son message, « nous informer » sans demander aucune information. Il n’y a rien à répondre à quelqu’un qui ne vous demande rien.

J’ai cependant regretté de ne pas l’avoir fait, ne serait-ce que pour moi, et je remédie à cette omission en vous soumettant le message que j’aurais pu écrire à ce visiteur (qui sait s’il n’est pas encore temps de le mettre sur la piste de cette réponse… il n’est pas trop tard !)

Réponse du jardinier de Saint-André à Monsieur X

Monsieur,

Je vous remercie de nous informer de votre démarche auprès des « Parcs et jardins de France ». Je ne peux m’empêcher de penser que la courtoisie et l’élégance les plus élémentaires auraient voulu que vous commenciez par chercher auprès de nous quelques éléments de compréhension. Ce n’est pas faute de vous avoir donné mon adresse courriel, je le sais. Mais sans doute avez-vous jugé que le jardinier n’était pas un interlocuteur digne de vous.

J’ai d’abord pensé ne pas vous répondre, puisque vous ne demandiez rien et vous contentiez de « nous informer ». Mais je ne peux laisser passer une telle occasion. Je vous demande pardon à l’avance du caractère peu amène de cette réponse mais vous êtes, pour ainsi dire, la goutte d’eau qui fait déborder mon vase, et je crains que vous n’en fassiez les frais.

Je me permettrai donc de vous poser les questions que vous ne m’avez pas posées et que, manifestement, vous ne vous êtes pas posées à vous-même.

Pour commencer, simple remarque de bon sens et d’observation : pensez-vous vraiment que le jardin serait dans l’état dans lequel vous l’avez trouvé si je ne passais pas des heures, jours après jours, semaines après semaines, à arroser les parties qui sont arrosables ? Si je ne faisais pas quotidiennement ce travail, le jardin serait purement et simplement mort et fermé au public. Toutes les parties du jardin où cela était possible ont été équipées de goutte-à-goutte qui fonctionne la nuit, aux horaires que vous avez eu l’amabilité de nous communiquer, mais bien d’autre parties du jardin, inaccessibles et par trop rocailleuses, ne peuvent être arrosées qu’au tuyau, patiemment, pendant des heures. C’est mon pain quotidien, depuis le mois de juin.

Ceci m’amène à la question suivante : est-il possible que la situation particulière des jardins de Saint-André vous ait à ce point échappée ? Le véritable amateur commence par analyser le site sur lequel est planté le jardin : nature du sol, géologie, topographie. Sans cette base, il n’y a pas de jardin. N’avez-vous pas constaté que ce jardin était sis au sommet d’une éminence rocheuse, battue par les vents, où la roche mère affleure partout, où le sol est pauvre et excessivement drainant ? Toute la partie supérieure des jardins relève de cette typologie qui la rend pratiquement impossible à arroser. Cette topographie bien particulière distingue radicalement ces jardins de ceux qui sont plantés dans la plaine (peut-être ceux que vous avez visités et dont vous parlez dans votre message ?) et les habitants de Villeneuve pourront vous dire qu’un monde sépare les jardins de particuliers plantés sur les hauteurs de ceux qui sont plantés en bas, non loin du Rhône.

Est-il possible aussi que vous ignoriez la situation climatologique pour le moins délicate de notre région en cette saison ? Voilà bientôt quatre mois que nous n’avons pas eu de précipitation digne de ce nom. Nous avons traversé deux épisodes de canicule, dont un, fin juin, avec des températures qui avoisinaient les 46° à l’ombre. Inonder les jardins, fusse au Canadair, n’y changerait rien, vous devriez le comprendre. A cela s’ajoute le vent qui, lui, ne cesse de souffler et couvre les végétaux de poussière, les contraignant ainsi dans les fonctions vitales liées aux feuilles : respiration, transpiration, photosynthèse. Je vous rappelle d’ailleurs que nous avons là l’équation qui produit, à longue échéance, un désert :

précipitations nulles ou quasi nulles + chaleur excessive + érosion éolienne + poussière = désert.

Pour éviter cette accumulation de poussière, je douche régulièrement tous les lauriers-tin du jardin bas. Pensez-vous qu’il soit possible — et surtout souhaitable — de procéder ainsi sur la totalité du jardin, qui fait deux hectares ?

J’ajouterai une note botanique, pour vous apprendre que les végétaux méditerranéens n’apprécient guère, en période de sécheresse, d’être trop arrosés. Certains ne le supportent carrément pas (la santoline par exemple) et en meurent plus sûrement que du manque d’eau. Il faut donc accepter que, comme nous, les plantes soient harassées en cette saison. On ne peut pas tout forcer, surtout pas la nature et tout ne peut pas plier systématiquement devant notre bon vouloir.

Enfin, est-il possible que vous n’ayez pas, d’une manière ou d’une autre, été sensibilisé à la délicate et urgente question d’une gestion raisonné de l’eau ? N’avez-vous pas entendu des ingénieurs de l’INRA, cet été même, nous expliquer que le niveau des nappes phréatiques était au plus bas et qu’ils n’étaient pas sûrs qu’elles puisse se recharger convenablement si l’automne et l’hiver prochains n’étaient pas pluvieux ? N’avez-vous pas entendu parler de ces éleveurs qui ont été contraints d’abattre tout ou partie de leur troupeau, faute de pouvoir leur donner à manger et à boire ?

L’eau est un bien commun précieux, comme ces scientifiques nous l’ont justement rappelé et c’est le devoir de chacun de veiller sur ce bien que nous partageons.

Nous sommes, plus que jamais, mis face à des choix qu’il nous faut faire et qui orientent ensuite notre action. A Saint-André nous avons faits ces choix, malgré l’incompréhension qu’ils suscitent, et nous tentons de négocier une délicate transition qui permette à ces jardins d’être plus adaptés à la situation présente.  Mais cela prend du temps. La prairie des oliveraies était-elle blanche lorsque vous l’avez vue ? Est-ce de la négligence ? Le jardinier est-il fainéant ? En vérité, il s’agit d’un choix. Sachez que ces oliveraies sont les seules, dans la partie haute des jardins, à être équipées d’asperseurs mais nous refusons de céder à la tentation d’inonder ces prairies pour avoir le plaisir de les voir toujours vertes : il est normal, ici, qu’une prairie d’oliveraie soit blanche en juillet et en août. Le printemps perpétuel n’est plus de mise et il faut cesser de vouloir nous faire illusion. Ces folies sont d’un autre temps et il nous faut maintenant être raisonnables, mieux, responsables. Nous n’avons plus les moyens de céder à nos caprices.

Vous n’avez pas visité un golf ou un hôtel de luxe, Monsieur, mais un jardin. Et un jardin se doit, plus que jamais, d’être un lieu qui ne procure pas seulement un plaisir sensible, mais ce plaisir si particulier (qui n’exclut pas la sensibilité) qui accompagne l’intelligence, c’est-à-dire la capacité qui est normalement la nôtre d’établir des liens entre les choses pour en comprendre les fines articulations. Il est question ici de vivant, donc de complexité. Je sais que notre naturel nous pousse à préférer les choses simples mais je n’y peux rien : la beauté de ce monde réside dans sa complexité.

Monsieur, j’espère avoir pu, d’une manière ou d’une autre, vous éclairer sur la situation particulière de ce jardin. Je suis navré que vous n’ayez pas été sensible à son charme (certes austère en cette saison, je ne le nie pas) comme beaucoup d’autres visiteurs le sont, je puis en témoigner. Mais on ne peut forcer la grâce.

Si malgré tout vous persistez dans votre volonté de visiter des jardins verts, fleuris et abondamment arrosés en plein mois d’août, je me permet de vous suggérer, à l’avenir, de prendre vos vacances en Bretagne, en Normandie ou en Angleterre, mais plus à Villeneuve-lès-Avignon.

Bien à vous.

Olivier Ricomini / Jardinier des jardins de l’abbaye Saint-André

De retour sur la toile…

Chères lectrices, chers lecteurs,

Voilà bien longtemps que j’ai laissé ce blog en friche, sans m’en excuser auprès de vous, qui me faites la gentillesse de le suivre. Bien longtemps, c’est-à-dire un an !

Après un départ sur les chapeaux de roues, j’ai éprouvé le besoin de faire une pause. Tout d’abord pour que la tenue de ce « journal » ne devienne ni une corvée ni une servitude. Ceux qui me connaissent le savent, je ne suis pas un adepte des nouvelles technologies, encore moins des réseaux sociaux dont je me tiens volontairement et résolument éloigné. Ces nouvelles technologies, dont j’apprécie la valeur et l’utilité, doivent à mon sens rester à leur place et demeurer des outils de communication et plus précisément, autant que faire se peut, de communication d’idées. Et la moindre des choses, quand on veut écrire, c’est d’avoir quelque chose à dire…

J’ai donc souhaité prendre un peu de recul et ne pas céder à l’immédiateté à laquelle nous sommes sans cesse contraints, immédiateté qui nous fait décrocher notre téléphone mobile, toutes affaires cessantes, au beau milieu d’une conversation ou d’un repas entre amis, immédiateté qui ne souffre pas qu’un courriel reste plus de deux heures sans réponse, immédiateté qui, en un mot comme en cent, n’est propice ni à l’élaboration de la pensée ni à la construction de relations humaines dignes de ce nom.

J’ai aussi ressenti le besoin de laisser murir ma compréhension de ce lieu unique qui, de jour en jour, s’affine, s’approfondit et me fait évoluer dans mon métier : ce n’est pas rien de travailler dans un jardin aussi métaphysique ! où la métaphysique, pour être plus précis, s’incarne dans une phusis d’une rigueur et d’une « rugosité » qui ne laissent pas indemne. En cela, ce jardin est sans pareil. Il n’essaie pas d’être une pâle copie du paradis terrestre (copies si souvent frelatées) : il est à la fois un bonheur et une épreuve, comme la vie…

Comme vous vous en doutez, le travail ne m’a pas manqué à Saint-André et j’aurai beaucoup à partager avec vous concernant les chantiers qui ont été lancés, dont certains sont essentiels.

Mais, par souci d’honnêteté envers vous — et envers moi-même ! — je rebaptise discrètement ce blog en remplaçant dans le titre « journal (presque) quotidien » par « journal épisodique« , bien plus conforme à la réalité : il faut être raisonnable !

Ceci dit, je vous promets de ne pas attendre un an avant de reprendre ma plume. Et le premier article que je me permettrai de vous soumettre contiendra de ces « considérations aigres-douces » annoncées dans le titre du blog et qui ont tardé à venir. Après avoir subi un troisième été dans ces contrées accablées de chaleur, de sècheresse et de touristes, le jardinier va se laisser aller à sa verve caustique !

A bien vite…

 

Photo : olivier exhalant de la vapeur d’eau, au soleil du petit matin, après une nuit de pluie. Saint-André, printemps 2019.

Leçon de jardinage subtil…

Après une nouvelle longue interruption, j’ai le plaisir de reprendre contact avec vous et vous propose, avant de vous donner des nouvelles fraîches des Jardins de Saint-André, une leçon de jardinage subtil, offerte par le Pays du Soleil levant, dans « Le Livre du Thé » de Okakura Kakuzô. Le désir de partager avec vous ce beau texte m’a été inspiré par la fureur herbicide et « hygiéniste » dont font preuve, depuis quelques temps, nombre de visiteurs des jardins… mais cette obsession fera l’objet d’un futur article !

Pour le moment, place à Okakura Kakuzô :

Savoir balayer, nettoyer et laver constitue en effet l’une des qualités éminentes d’un maître, car il existe bel et bien un art du nettoyage et du dépoussiérage — et l’on ne saurait récurer un objet ancien de métal avec le zèle irréfléchi d’une ménagère hollandaise. Qui irait essuyer les gouttes d’eau coulant d’un vase quand elles peuvent évoquer la rosée et la fraîcheur?

L’anecdote suivante témoigne assez de cet idéal de propreté cher aux maîtres de thé. Un jour, Rikyû regardait son fils Shoan occupé à balayer et à arroser l’allée du jardin. « Pas assez propre! » décréta le maître quand son fils eut achevé sa tâche, et il le somma de recommencer. Après une heure de travail épuisant, le jeune homme se tourna vers Rikyû :

— Père, dit-il, je ne puis rien faire de plus. J’ai lavé trois fois les dalles, arrosé les lanternes de pierre et les arbustes ; la mousse et les lichens brillent comme une verdure rafraîchissante. Je n’ai pas laissé la moindre brindille ni la moindre feuille sur le sol.

— Jeune sot, le tança le maître. Ce n’est pas ainsi qu’il convient de balayer une allée.

Sur ces mots, Rikyû descendit dans le jardin, secoua un arbre et répandit çà et là des feuilles d’or et de pourpre, comme autant d’éclats d’un brocart automnal. Car Rikyû n’exigeait pas seulement la propreté, mais aussi une beauté qui ne parût point artificielle.

OKAKURA Kakuzô, Le Livre du Thé, « La chambre de thé », traduit de l’anglais par Corinne Atlan et Zéno Bianu, Editions Philippe Picquier, Arles, 2006.

 

Photo : Jardin Albert-Kahn, Boulogne-Billancourt. Le Village japonais.

Kérylos

J’ai eu la chance, cette semaine, de passer 48 h sur la Côte-d’Azur. Le but premier de ce voyage était la découverte d’un jardin emblématique de la Riviera française, chef-d’œuvre de Ferdinand Bac. Mais je ne résiste pas au plaisir de venir partager avec vous une autre découverte, que je préparais depuis des années : celle de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer. Je vous invite à visiter la galerie de photos qui lui est consacrée et que je mets en ligne en même temps que cet article.

Kérylos est le chef-d’œuvre issu de la collaboration de Théodore Reinach (1860-1928), grand érudit et helléniste de renom, et de l’architecte Emmanuel Pontremoli (1865-1956). Le chantier, qui débute en 1902, s’achève en 1908. A partir de cette date, la famille Reinach prendra à la villa Kérylos ses quartiers d’hiver.  Le génie de ces deux hommes a donné naissance à ce lieu éminemment inspiré et unique en son genre. Car il ne s’agit pas, à Kérylos d’un pastiche kitsch à la manière de la maison pompéienne bâtie par le Prince Napoléon-Jérôme Bonaparte (alias Plon-Plon) avenue Montaigne à Paris, mais bien d’un hommage à la civilisation de la Grèce antique, d’une authentique création. Reinach et Pontremoli ne copient pas mais réinventent sans cesse des formes inspirées de la Grèce antique. Chaque détail a été pensé, imaginé et conçu en fonction des critères de la vie moderne, composant ainsi une œuvre totale qui va de la conception de la structure architecturale de la villa à la moindre poignée de porte, aux textiles, au mobilier, au luminaire, aux couverts et à la vaisselle en grès, imaginée par le céramiste Emile Lenoble.

Le programme décoratif est d’une invention sans cesse renouvelée et propose un répertoire de motifs et de formes qui ne se répète jamais. Tout en évoquant à certains moments le langage du mouvement de la Sécession viennoise, il préfigure l’Art Déco dans ses lignes épurées. On est loin du pochoir et des motifs au kilomètre chers au « néos » (gothiques, romans, byzantins, pompéiens, etc.) qui fleurirent au XIXe siècle.

Sans oublier enfin le merveilleux piano-coffre, au clavier escamotable, portant l’inscription, en capitales grecques : ΠΛΕΙΕΛΟΣ ΕΠΟΗΣΕΝ  Pleielos epoesen ; « Pleyel m’a fait », reprenant l’usage des céramistes grecs qui signaient ainsi leur production. On imagine un des membres de la familles Reinach assis à ce piano, s’essayant aux « Danseuses de Delphes » de Debussy, ou interprétant l' »Hymne à Apollon » commandée à Fauré par Théodore Reinach qui l’avait déchiffrée (op. 63 de Gabriel Fauré, 1914).

Je ne peux donc que vous encourager à aller visiter Kérylos, si d’aventure vos pas vous conduisent à Beaulieu ou dans les environs. Vous y serez reçus par un personnel attentif et passionné, qui vous guidera dans votre découverte de ce lieu hors normes, d’une élégance et d’une intelligence qui défient l’espace et le temps.

La Villa Kérylos, propriété de l’Institut de France par la volonté de Théodore Reinach, est gérée par le CMN (Centre des monuments nationaux) depuis 2016.

Impasse Gustave-Eiffel / 06310 Beaulieu-sur-Mer

http://www.villakerylos.fr

A lire :

La Villa Kérylos, Institut de France, Editions du Patrimoine, Centre des monuments nationaux, coll. « Itinéraires », Paris, 2016.

Adrien Goetz, Villa Kérylos, roman, Editions Grasset & Fasquelle, Paris, 2017.

Un introuvable mais magnifiquement documenté, qui m’a été indiqué par le guide conférencier de la Villa :

La Villa Kérylos, sous la direction de Régis Vian des Rives, préface de Karl Lagerfeld, Editions de l’Amateur, Paris, 1997.

Jardins d’ici et d’ailleurs

Un petit mot pour vous informer que l’émission « Jardins d’ici et d’ailleurs » consacrée aux Jardins de Saint-André est d’ores et déjà disponible en ligne sur le site internet d’Arte :

https://www.arte.tv/fr/videos/076282-006-A/jardins-d-ici-et-d-ailleurs/

Ainsi que d’autres émissions de la saison 2018 !

https://www.arte.tv/fr/videos/RC-015850/jardins-d-ici-et-d-ailleurs/

Disponible en version française sous-titrée à l’intention des sourds et malentendants ; réglages au niveau de la petite roue crantée située dans la partie basse du lecteur vidéo.

Lecture partagée…

Et tout à coup, à travers cette ombre neigeuse, une musique lointaine venue on ne sait d’où, passa sur la mer. Je crus qu’un orchestre aérien errait dans l’étendue pour me donner un concert. Les sons affaiblis, mais clairs, d’une sonorité charmante, jetaient par la nuit douce un murmure d’opéra.

Une voix parla près de moi.

— Tiens, disait un marin c’est aujourd’hui dimanche et voilà la musique de San Remo qui joue dans le jardin public.

J’écoutais, tellement surpris que je me croyais le jouet d’un joli songe. J’écoutai longtemps, avec un ravissement infini, le chant nocturne envolé à travers l’espace.

Mais voilà qu’au milieu d’un morceau il s’enfla, grandit, parut accourir vers nous. Ce fut d’un effet si fantastique et si surprenant que je me dressai pour écouter. Certes, il venait, plus distinct et plus fort de seconde en seconde. Il venait à moi, mais comment ? Sur quel radeau fantôme allait-il apparaître ? Il arrivait, si rapide, que, malgré moi, je regardai dans l’ombre avec des yeux émus ; et tout à coup je fus noyé dans un souffle chaud et parfumé d’aromates sauvages qui s’épandait comme un flot plein de la senteur violente des myrtes, des menthes, des citronnelles, des immortelles, des lentisques, des lavandes, des thyms, brûlés sur la montagne par le soleil d’été.

C’était le vent de terre qui se levait, chargé des haleines de la côte et qui emportent ainsi vers le large, en la mêlant à l’odeur des plantes alpestres, cette harmonie vagabonde.

Je demeurai haletant, si grisé de sensations, que le trouble de cette ivresse fit délirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si je respirais de la musique, ou si j’entendais des parfums, ou si je dormais dans les étoiles.

Guy de Maupassant, La vie errante, chapitre II, « La Nuit »

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Presque un an… l’heure du bilan !

Chers lectrices et lecteurs,

Voilà presque un an que je suis arrivé à Saint-André et que j’y travaille. Les « grands travaux » d’automne et d’hiver sont terminés et je reprends l’entretien courant du jardin, qui vient de réouvrir ses portes au public. Le temps s’est radouci, après un intempestif retour d’hiver la semaine dernière, et je vais pouvoir commencer la taille des vivaces et des arbustes à floraison estivale.

C’est aussi le moment pour moi de faire le bilan du travail accompli et de ce que j’ai appris au cours de cette année écoulée.

Et quel apprentissage ! Car il s’agissait pour moi de ma première année « complète », de printemps à printemps, au service d’un jardin patrimonial, ce qui m’a permis, outre les aspects techniques, de réfléchir plus sérieusement aux problématiques (et défis) liés à un jardin historique. Comme vous le savez, ou comme vous vous en doutez, un jardin classé monument historique n’est pas un monument comme les autres. C’est un monument vivant, en perpétuel mutation. Une œuvre d’art qui se compose et se recompose sans cesse.

Pour cela, il faut que le jardin s’adapte et c’est certainement le point le plus délicat à mettre en œuvre car, bien souvent, le classement a tendance à fixer (figer) le monument dans le temps. Il s’agit de le conserver en l’état, éventuellement de le restaurer. Mais l’entreprise se révèle difficile et hasardeuse quand il s’agit d’un jardin. Car le jardin reste l’œuvre du temps présent. Il n’est pas possible de le conserver pour toujours dans la forme qui aurait été la sienne à un instant « T » de sa création. Si on s’y essaie, on risque de le faire mourir. Et c’est certainement le paradoxe du rapport (ou du retour) à l’origine : la référence contraignante à un modèle original situé dans le passé bloque toute possibilité d’avenir. Elle va finalement à l’encontre de la vie, à l’encontre de l’histoire. Car un jardin historique ne serait-il pas, avant tout, un jardin qui continue de s’inscrire dans l’histoire, dans une histoire ? Dont l’histoire continuerait de s’écrire, au fil des ans ?

Un jardin c’est éminemment la vie. Le lieu où se développe la vie, sous toutes ses formes, selon ses règles, ses lois, contre lesquelles il est possible de travailler (c’est aussi une part du jardin, contraindre le vivant) mais dans les contours de certaines limites.

Un jardin, comme tout organisme vivant, vieilli. C’est normal. Rien de catastrophique dans ce constat. Et il me semble que c’est le travail à la fois des propriétaires et du jardinier que d’accompagner le jardin dans sa maturité, sa croissance mais aussi, à un moment donné, sa sénescence.

Il est évident pour moi aujourd’hui que certaines parties des jardins de Saint-André, après 100 ans d’existence, réclament cet accompagnement, cette attention mais aussi une reprise de fond qui seule pourra permettre d’aller au-delà de certaines apories techniques.

L’exemple emblématique, me semble-t-il, étant le jardin italien, la partie la plus ancienne du jardin conçue à partir des années 20 par Elsa Kœberlé et Génia Lioubow. Si l’on excepte les problèmes liés au bâtit (pergola, mobilier, bordures), dont la pierre du Gard, tendre et très coquillée, a tendance à fondre comme neige au soleil, la problématique majeure reste celle des parterres de rosiers (dont je vous ai déjà parlé, aux prémices de ce blog). Au-delà des questions liées au choix de la variété, qui semble désormais inadaptée, compte tenu de l’évolution du climat en 100 ans, de l’appauvrissement du sol, il est évident que ces parterres souffrent de l’ombre opaque et dense formée par la couronne de cyprès qui ferme au sud le jardin italien. Les cyprès, combinés à plusieurs arbres de Judée, plantés trop près les uns des autres, ayant grossi avec le temps, ne permettent plus à la lumière de pénétrer suffisamment dans cette partie du jardin. Pour le comprendre, il suffit de comparer le développement des rosiers situés immédiatement à proximité de cette couronne de cyprès, qui ne reçoivent quasiment pas de lumière, et celui des rosiers qui en sont les plus éloignés. Le même constat s’impose en ce qui concerne les santolines en bordure, qui se contorsionnent pour trouver la lumière.

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On est donc là face à un problème structurel qui réclame, selon moi, des interventions importantes, qui relèvent d’une reprise de fond de la structure même du jardin.

Pendant ces derniers mois, j’ai tenté, dans les limites de ce qui me semblait légitime dans le cadre de mes fonctions et des initiatives que je pouvais prendre, de retravailler en profondeur certaines parties du jardin sans toutefois, du moins je l’espère, outrepasser ces limites.

Il m’apparaît maintenant que les futures interventions devront s’inscrire dans le cadre précis d’un plan de gestion, établi en concertation avec les Monuments historiques et la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), qui pourra projeter des travaux d’une telle importance sur les dix années qui viennent (au moins).

Voilà un beau projet d’avenir pour le jardin !

Un exemple

C’est par hasard que je suis tombé sur ce qui me semble être un bon exemple de reprise d’un jardin, surtout dans les similitudes qu’il présente avec Saint-André. Ne vous moquez pas de moi, je vous prie, je l’ai trouvé en regardant un film qui, je le reconnais volontiers, n’est pas un chef-d’œuvre du 7ème Art ! « Meurtre au soleil » (« Evil under the sun »), avec l’excellent Peter Ustinov… L’essentiel des scènes extérieures ont été tournées dans un jardin qui attiré mon attention par sa ressemblance avec Saint-André : cyprès vieillissants et monumentaux, lauriers-tin envahissants, fermeture des vues, etc.

J’ai donc essayé de savoir où se trouvait ce jardin et ce qu’il avait pu devenir, 40 ans après le tournage du film, en me disant que les jardiniers du lieu avaient dû être confrontés aux mêmes problèmes que moi !

J’ai cherché, j’ai trouvé et je n’ai pas été déçu ! J’ai donc découvert qu’il s’agissait d’un jardin historique majorquin, la Finca de Raixa, situé sur la commune de Bunyola à Majorque. Pour l’essentiel, le jardin est l’œuvre de Giovanni Lazzarini (1740-1802) pour le Cardinal Despuig.

Cette photo le montre dans l’état qui était plus ou moins le sien lors du tournage du film.

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Au cours de mes recherches, j’ai appris que le lieu avait été déclaré « Bien d’intérêt culturel pour sa haute valeur historique et artistique » en 1993 et qu’en 2002 il est acquis par la Fundación Parques Nacionales conjointement avec le Consell de Mallorca.

Un article m’appris par ailleurs que des travaux de restauration avaient été entrepris dès 2003, restauration qui s’est achevée par les jardins en 2009, après l’établissement d’un plan de gestion (cf. ‘El «espíritu ilustrado» sustenta la restauración de los jardines de Raixa’ : https://ultimahora.es/noticias/local/2010/01/17/1232/el-espiritu-ilustrado-sustenta-la-restauracion-de-los-jardines-de-raixa.html mais aussi http://www.diariodemallorca.es/sociedad-cultura/2009/12/22/primeros-trabajos-restauracion-jardines-raixa-comienzan-huerto/532166.html).

Et voilà le résultat…

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Je vous le concède volontiers, l’intervention a été radicale et je ne saurais juger, dans ce cas précis, ni de sa pertinence ni de son bien fondé, ne connaissant pas le dossier dans ses détails. Il serait d’ailleurs intéressant d’avoir l’avis d’un(e) historien(ne) de l’art des jardins espagnols pour se faire une idée juste. A première vue, le jardin est méconnaissable dans sa version 2ème millénaire ! Mais je comprends (pour le vivre) que la situation présentée dans la première photo ait, à un moment donné, pu constituer un cul-de-sac technique inextricable, malgré le charme indéniable de ce « fouillis » arbustif !

Quoiqu’il en soit, il me semble que ce cas montre qu’un jardin historique peut, dans le cadre d’une étude argumentée, faire l’objet de remaniements de fond d’ampleur, certes drastiques dans le cas de la Finca de Raixa, mais qui peuvent permettre de sortir d’impasses techniques insurmontables.

Je ne me permettrais pas de dire que les jardins de Saint-André nécessitent une telle « remise à zéro », mais il aura certainement besoin, dans certaines de ses parties en tout cas, de bénéficier d’une petite cure de jeunesse ! Privilège du grand âge…

Photo « à la une » : les bassins de Saint-André pris dans les glaces, février 2017.

 

Post-scriptum à l’Immortelle de Corse…

… au dernier message, relatif à l’émission de France Culture.

J’ai trouvé cette émission passionnante à plus d’un titre mais elle a attiré mon attention sur un point particulier, sur lequel je voudrais revenir maintenant en quelques mots.

Vous entendrez (ou vous avez entendu) Marc Jeanson dire — pour expliquer la désaffection de ces dernières décennies à l’égard de la botanique — que les enjeux financiers étaient tels qu’une discipline comme la botanique ne pouvait qu’en souffrir. L’argent dominant et régissant l’ensemble des activités humaines, étant devenu le moteur et le motif de toute activité, la botanique s’est trouvée reléguée au rang des activités d’amateurs-poètes : en effet, elle ne rapporte rien ou pas grand chose. Problème de rentabilité, donc.

Or, la tendance s’est inversée depuis quelques années, qui explique le « nouveau printemps de la botanique » dont il est question dans l’émission de France Culture. Car les industriels ont pris conscience de l’extraordinaire potentiel financier du monde végétal : industrie pharmaceutique, cosmétique, agronomique… Nous avons redécouvert que les plantes étaient utiles et qu’elles pouvaient rapporter gros. Prenons pour exemple la culture de l’Immortelle de Corse (Helichrysum italicum), que vous avez peut-être plaisir à cultiver dans votre jardin, pour les plus méridionaux d’entre vous, et que vous retrouvez à peu près partout désormais dans vos crèmes de jour et de nuit, à prix d’or cela va de soit. La culture de l’immortelle a explosé : comment refuser une telle manne ? D’ailleurs, faites l’expérience suivante. Tapez « Immortelle de Corse » sur votre moteur de recherche préféré et vous verrez quels résultats édifiants vous obtiendrez. Peu de botanique mais beaucoup de cosmétique…

Nous nous intéressons donc à nouveau aux plantes (et par conséquent à la botanique) parce que nous avons réévalué leur utilité pour nous et, finalement, parce que nous avons reconnu en elles des auxiliaires efficaces (bien que placebo parfois) à nos peurs ancestrales de souffrir (les médicaments), de vieillir (les crèmes et autres sérum), de mourir.

Je ne peux m’empêcher de penser que tout ceci, bien qu’inéluctable et même légitime (il faut bien se nourrir, se soigner ; quant à réparer les outrages du temps je suis plus sceptique… j’ai connu des personnes fort ridées qui étaient pourtant très belles), est un peu triste. Mais tout jardinier se doit d’être un peu poète et… un brin mélancolique. In fine, il semblerait que nous ne soyons pas capables de nous intéresser à une réalité (surtout quand elle est vivante) en dehors de l’utilité qu’elle peut avoir pour nous. Vous me direz peut-être, sur fond d’expérience, que vous connaissez des gens qui fonctionnent ainsi avec leurs semblables… Je vous croirai sur parole.

Bref, le champ particulier de la gratuité semble avoir fui notre horizon.

Je ne suis pas de ceux qui soupirent après un Âge d’Or, croyant naïvement « qu’avant c’était mieux ». Je pense en revanche que nos capacités techniques ont dû décupler le problème. De tout temps, des hommes et des femmes ont dû lutter contre la marchandisation et la réification de toutes choses : les artistes — peintres, musiciens, poètes, littérateurs —, les philosophes, les saints aussi, pour certains. Saint François d’Assise, qui se met tout nu devant la cathédrale de sa ville, autant pour glorifier le Christ que pour embêter son riche commerçant de papa, finit sa « carrière » en composant une ode à « Frère Soleil », qui se conclut sur une adresse à… « Sœur la Mort corporelle ». En rapportant les créatures à un autre (un Autre dans ce cas) plutôt qu’à soi, François les considère — et les aime — pour elles-mêmes. Il se réjouit simplement du fait qu’elles sont.

Par ailleurs, le monde végétal se trouvant tout en bas de l’échelle dans notre relation au monde, la question s’en trouve compliquée. Selon Francis Hallé, n’étant spontanément capable de nous intéresser qu’à ce qui nous ressemble (en l’occurence l’animal), la plante, dans son altérité radicale, nous déroute, nous déconcerte.

A nouveau, j’enfonce sans aucun doute — et maladroitement (il faudrait prendre le temps d’argumenter tout ceci de manière plus sérieuse) — une porte ouverte mais cela me fait plaisir de l’écrire : l’injonction permanente à consommer articulée à celle (non moins permanente) à faire de l’argent menace radicalement et dangereusement notre faculté d’émerveillement.

Peut-être est-ce une des missions du jardin (et du jardinier ?) que de réveiller, encourager et cultiver notre faculté d’émerveillement, sans laquelle la vie me semble sinon impossible, du moins incomplète.

Et peut-être est-ce cette capacité à nous émerveiller qui, plus que n’importe quelle crème à l’Immortelle de Corse, nous rendra notre jeunesse !

 

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Helichrysum italicum, Muséum national d’Histoire naturelle, Paris. Coll. Plantes vasculaires (P). Spécimen P03315885 ; http://coldb.mnhn.fr/catalognumber/mnhn/p/p03315885

 

A écouter sur France Culture !

Je vous recommande l’écoute de la très belle émission de « La méthode scientifique » du 26 février dernier, consacrée au renouveau de la botanique : « Un nouveau printemps pour la botanique« , avec Marc Jeanson, responsable de l’herbier du Muséum national d’Histoire naturelle, et Sébastien Thomine, directeur de recherche CNRS à l’Institut de Biologie Intégrative de la Cellule de Paris Saclay.

https://www.franceculture.fr/emissions/la-methode-scientifique/la-methode-scientifique-du-lundi-26-fevrier-2018

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L’herbier du MNHN – Photo O. Ricomini, avril 2014

Photo d’ouverture : planche de l’herbier de Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland, constitué au cours de leur voyage en Amérique équinoxiale, en Nouvelle-Espagne à Cuba et aux Etats-Unis (1799-1804) et déposé au Muséum à leur retour à Paris. Photo O. Ricomini, avril 2014.

Le sentier nord

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Voici venu le moment de vous présenter le dernier « chantier » de cet hiver. Au nord du jardin, le long du mur d’enceinte (n° 7 sur le plan), un chemin permet de rejoindre la chapelle Sainte-Casarie depuis les terrasses. Souvent « oublié » des visiteurs, tout en marches et en roches, ce sentier longe en son départ le fond du Jardin du Feu, puis l’oliveraie est. Il est bordé de restanques sur sa plus grande longueur. C’est un de mes endroits préférés dans le jardin, plein de charme et de poésie. On y accède par une porte (un portique plutôt), surmontée d’un linteau renaissance : une fois cette porte passée, on a le sentiment d’être passé de l’autre côté du miroir… On voit le sentier monter, mais sans savoir vers où il nous mène.

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Comme dans les autres cas, la végétation avait poussé anarchiquement, bouchant les vues latérales sur l’oliveraie, envahissant certaines plantes remarquables, notamment un Anthyllis barba-jovis (« Barbe de Jupiter ») ancien et de toute beauté, ainsi qu’un superbe lentisque pistachier (Pistacia lentiscus). Cette strate arbustive, composée quasi exclusivement de lauriers-tin et de Rhamnus alaternus (Nerprun alaterne), avait fait disparaitre presque complètement la structure en restanques mais commençait aussi à déborder excessivement sur le sentier, rendant la circulation laborieuse.

Enfin, des lilas avaient envahit tout l’espace disponible, parasitant visuellement la compréhension de l’ensemble. Par ailleurs, ces lilas étaient devenus peu adaptés à la situation : ne souffrant pas assez de la sècheresse pour disparaître d’eux-même, ils n’en devenaient pas moins très inesthétiques dès les premières chaleurs, fleurissant peu et présentant aux visiteurs un bosquet au feuillage cramoisi…

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L’Anthyllis barba-jovis avant et après intervention

Il m’a donc fallu tailler, recéper, déssoucher, arracher, pour réouvrir des vues sur l’oliveraie, sur Sainte-Casarie au loin, retrouver les restanques, en piteux état, remonter (modestement) un muret en pierres sèches qui avait complètement disparu sous les lilas et que les fortes racines de ces derniers avaient abimé. J’ai aussi pu faire réapparaitre la roche qui affleure partout et qui marque fortement l’identité de cette partie du jardin.

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Sur la gauche : les lilas ; à droite, le Pistacia lentiscus (avant intervention)
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Le massif des lilas après intervention ; à ce jour, les iris ont pu reprendre le dessus et tapissent l’ensemble du massif. Débarrassés des lilas, ils vont pouvoir reprendre leur développement.

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« Re-découverte » des restanques disparues…

Projets d’avenir…

L’ensemble, sans perdre de son charme mystérieux (je l’espère tout du moins !) est redevenu lisible et pourra se prêter, dans les années qui viennent, à un programme de plantations. J’ai pour ma part suggéré de transformer ce chemin en « sentier de botanique méditerranéenne ». Les visiteurs se plaignent régulièrement de ne pouvoir identifier les végétaux dans le jardin. Il semble difficile et peu pertinent de truffer le jardin d’étiquettes, d’autant plus que la diversité botanique n’y est pas importante. Ce sentier permettrait donc de concentrer l’étiquetage dans une seule partie du jardin, tout en étoffant des collections de plantes méditerranéennes, ou en proposant, pourquoi pas, une collection d’intérêt national consacrée à un seul genre (Cistus par exemple). De plus, la structure en restanques du sentier se prêterait bien, me semble-t-il, à ce type d’aménagement. A suivre…

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Arrivés en haut du sentier, Sainte-Casarie se profile à nouveau à l’horizon…

Ex Cursus technique : gare au taille-haie !

Cet article me donne l’occasion de parler d’un problème récurrent à Saint-André, auquel je n’ai cessé de me confronter au cours de ces travaux d’automne et d’hiver : celui des conséquences de la taille au taille-haie.

Le taille-haie (manuel ou électrique) est en effet une tentation pour le jardinier : il permet, rapidement (et sans avoir à trop réfléchir…) de contraindre un arbuste à peu de frais tout en lui donnant une forme qui satisfera grosso modo son sens pointu de l’esthétique. Cette forme, on le sait, reste majoritairement la sphère (finalement la plus simple à mettre en œuvre). On sait que l’ars topiaria a promu bien d’autre formes, jusqu’aux plus farfelues, mais malgré tout la boule domine. On taille donc en boule (voire en « bouboule », la bouboule étant, comme on le sait, le nec plus ultra de la boule, son apogée, son ultime perfection). « Vite fait, bien fait »… Cela reste encore à vérifier.

Car il faut savoir que rares sont les végétaux qui s’accommodent bien de ce traitement. Si le buis et l’if s’y prêtent sans trop de difficultés, la plupart supportent mal l’opération et finissent même par développer des maladies. Car non seulement la taille au taille-haie ne respecte pas l’architecture propre aux arbustes mais elle représente un traumas indéniable : le taille-haie, surtout quand il est électrique, déchiquète les parties ligneuses ainsi que les feuilles, laissant leur limbe blessé et à nu.

De plus, surtout lorsqu’il s’agit de tailler des arbustes acrotones*, on s’expose à devoir s’affronter tôt ou tard à des problèmes qui ont peu de solutions… En effet, le taille-haie ne permet de tailler qu’en surface. Mais la plante poursuit implacablement sa croissance, en hauteur et en épaisseur. A plus ou moins longue échéance, on court le risque de produire de très belles boules qui finiront par déborder, soit sur un cheminement, soit sur une vue qui sera alors obstruée. On se heurte alors à une impasse. Car si vous souhaitez tailler un peu plus sévèrement pour retrouver la vue ou regagner de l’espace, l’arbuste, qui la plupart du temps s’est dégarni de la base, présentera invariablement l’aspect d’une pelote de bois sec juchée au sommet d’un manche à balais… Il ne reste plus d’autre solution que de repartir à zéro en recépant.

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Viburnum tinus (Laurier-tin) après plusieurs années de taille au taille-haie.

Enfin, il faudrait invoquer des motifs esthétiques : si la « géométrisation » du végétal par la taille est légitime dans certaines parties du jardin, en fonction de son style et de son époque, elle ne l’est pas nécessairement partout. Signe et symbole de notre volonté de maîtrise du vivant jusque dans l’imposition d’une forme qui n’est pas la sienne, ce type de taille risque, si elle est répétitive, de provoquer l’ennui. En tout cas, elle ne cesse de renvoyer à une main-mise par trop marquée de l’humain sur la nature.

Pour ma part, j’apprécie particulièrement le travail dans la partie méditerranéenne du jardin (qu’Elsa Kœberlé appelait « le jardin sauvage ») car je peux y travailler des heures et des jours sans que mon passage de ne se remarque. Une autre manière d’être jardinier, en essayant de s’effacer… Cela nous invite aussi à réévaluer notre idée du beau, qui pendant trop longtemps s’est articulée (pour ne pas dire identifiée) à celle du propre (concept éminemment néfaste pour le jardin).

Donc, méfiez-vous du taille-haie et préférez-lui la taille douce ou raisonnée, plus longue et plus complexe mais qui vous donnera l’occasion d’entrer dans l’intimité de la vie et du développement de vos plantes, ce qui se révèlera passionnant !

Je terminerai en soulignant l’importance du choix des végétaux : anticipez leur croissance et leur développement avant de les planter. Car la taille ne pourra résoudre tous les problèmes. Si un arbre ou un arbuste est génétiquement « programmé » pour mesurer 10 mètres dans sa pleine maturité, vous le rendrez malheureux en le taillant pour qu’il ne dépasse pas un mètre ou deux. J’ai le sentiment d’énoncer là une vérité première mais on n’insiste jamais assez sur la nécessité de respecter ce critère particulier de sélection.

Si la question de la taille vous intéresse particulièrement, je vous conseille la lecture des ouvrages de Pascal Prieur, récemment réédités par Ulmer dans des éditions mises à jour et augmentées : « La pratique de la taille raisonnée des arbustes » et « Les fondamentaux de la taille raisonnée des arbustes » qui constitue le volet théorique de son travail. Votre pratique de la taille s’en trouvera changée.

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Taille sévère des lauriers tin, pour réouvrir la vue sur l’oliveraie

 

* Acrotone – Acrotonie : « Principe de ramification selon lequel un axe développe plus vigoureusement les bourgeons situés à son extrémité que ceux situés à sa base. » (Pascal Prieur). S’oppose à la basitonie, qui présente la tendance inverse.