L’Iris de Suse

Certains d’entre vous connaissent ma passion et mon admiration pour Jean Giono et son œuvre. Il y a quelques années j’ai entrepris la lecture de son dernier roman, paru en 1969, un an avant sa mort, « L’iris de Suse ». Ignorant tout de la trame du roman, j’imaginais une aventure dont le héros serait un iris : j’en fus pour mes frais. La notice d’introduction de mon édition (Gallimard, collection Folio) se chargea en effet de me détromper sans détours, en citant Giono lui-même (mais sans indiquer de source précise) :

L’iris de Suse n’a jamais été une fleur (il n’y a pas d’iris à Suse)  ; c’était en réalité un crochet de lapis-lazuli qui fermait les portes de bronze du palais d’Artaxerxès (voir Mme Dieulafoy). Ici, il n’est qu’un os minuscule, pas plus grand qu’un grain de sel (au surplus inventé) qui crochète la voûte crânienne des oiseaux…

Et voilà. J’étais averti : il ne serait pas question d’iris dans le roman ! Je n’en goûtais pas moins les tribulations de Tringlot, de Toulon aux montagnes de Haute-Provence, où il finit par trouver sa place et son vrai bonheur (ses vraies richesses ?…) Et, bien évidemment, je crus Giono sur parole : l’iris de Suse n’existait pas.

Quelle ne fut donc pas ma surprise, lors de mon incursion dans les archives de Saint-André, de découvrir une facture des Etablissements Cayeux et Le Clerc (sis quai de la Mégisserie), spécialisés, comme chacun sait (la maison Cayeux existe toujours) dans les iris, qui mentionnait la commande par Elsa Kœberlé, en 1929 (facture datée du 23 décembre 1929), de plusieurs variétés d’iris, dont 40 rhizomes d’Iris de Suse (et des gros) : Giono m’avait trompé !

De retour chez moi je fis donc une petite recherche et découvrais qu’Iris susiana existait bel et bien. Le site de la WCSP (World Checklist of Selected Plant Families), liée au Jardin botanique de Kew, m’apprit qu’il s’agissait d’Iris susiana L.,  par conséquent nommé et décrit par Linné (en 1753), que sa zone de distribution était limitée au Liban (selon Linné ; cette zone de distribution s’est ensuite élargie à toute l’Asie Mineure). La base de donnée botanique du MNHN (Muséum national d’Histoire naturelle) a confirmé cette identification (cf. http://coldb.mnhn.fr/catalognumber/mnhn/p/p01840911).

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Planche de l’herbier du MNHN (n° d’inventaire MNHN-P-P01840911) ; Iris susiana L., collecté par l’Abbé Michon en Palestine en 1852

De son côté, le site internet de la RHS (Royal Horticultural Society) mentionne plusieurs synonymes : « Iris de Chalcédoine » (c’est sous ce nom qu’il apparaît dans l’herbier de Basilius Besler) et « Iris deuil », cette dernière dénomination faisant certainement référence à la nuance très particulière du violet de la fleur, tirant subtilement vers le noir, qui n’est pas sans rappeler le violet des ornements liturgiques dédiés aux temps de pénitence ou aux funérailles.

 

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Herbier de Basilius Besler (1613) ; au centre, Iris calcedonica

Reste-t-il des descendants de ces Iris de Suse plantés par Elsa Kœberlé à Saint-André ? Je ne saurais le dire. Il me faudra les scruter plus attentivement lors de la prochaine floraison !

Grâces soient donc rendues à Elsa qui, au détour d’une recherche dans ses archives, m’a permis de faire cette jolie découverte.

Et je n’en veux pas à Jean Giono d’avoir affirmé de manière si définitive que l’Iris de Suse n’existait pas : il a eu le génie poétique de le réinventer.

 

Jean GIONO, L’iris de Suse, Editions Gallimard, collection « Folio », Paris, 1970.

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