Post-scriptum à l’Immortelle de Corse…

… au dernier message, relatif à l’émission de France Culture.

J’ai trouvé cette émission passionnante à plus d’un titre mais elle a attiré mon attention sur un point particulier, sur lequel je voudrais revenir maintenant en quelques mots.

Vous entendrez (ou vous avez entendu) Marc Jeanson dire — pour expliquer la désaffection de ces dernières décennies à l’égard de la botanique — que les enjeux financiers étaient tels qu’une discipline comme la botanique ne pouvait qu’en souffrir. L’argent dominant et régissant l’ensemble des activités humaines, étant devenu le moteur et le motif de toute activité, la botanique s’est trouvée reléguée au rang des activités d’amateurs-poètes : en effet, elle ne rapporte rien ou pas grand chose. Problème de rentabilité, donc.

Or, la tendance s’est inversée depuis quelques années, qui explique le « nouveau printemps de la botanique » dont il est question dans l’émission de France Culture. Car les industriels ont pris conscience de l’extraordinaire potentiel financier du monde végétal : industrie pharmaceutique, cosmétique, agronomique… Nous avons redécouvert que les plantes étaient utiles et qu’elles pouvaient rapporter gros. Prenons pour exemple la culture de l’Immortelle de Corse (Helichrysum italicum), que vous avez peut-être plaisir à cultiver dans votre jardin, pour les plus méridionaux d’entre vous, et que vous retrouvez à peu près partout désormais dans vos crèmes de jour et de nuit, à prix d’or cela va de soit. La culture de l’immortelle a explosé : comment refuser une telle manne ? D’ailleurs, faites l’expérience suivante. Tapez « Immortelle de Corse » sur votre moteur de recherche préféré et vous verrez quels résultats édifiants vous obtiendrez. Peu de botanique mais beaucoup de cosmétique…

Nous nous intéressons donc à nouveau aux plantes (et par conséquent à la botanique) parce que nous avons réévalué leur utilité pour nous et, finalement, parce que nous avons reconnu en elles des auxiliaires efficaces (bien que placebo parfois) à nos peurs ancestrales de souffrir (les médicaments), de vieillir (les crèmes et autres sérum), de mourir.

Je ne peux m’empêcher de penser que tout ceci, bien qu’inéluctable et même légitime (il faut bien se nourrir, se soigner ; quant à réparer les outrages du temps je suis plus sceptique… j’ai connu des personnes fort ridées qui étaient pourtant très belles), est un peu triste. Mais tout jardinier se doit d’être un peu poète et… un brin mélancolique. In fine, il semblerait que nous ne soyons pas capables de nous intéresser à une réalité (surtout quand elle est vivante) en dehors de l’utilité qu’elle peut avoir pour nous. Vous me direz peut-être, sur fond d’expérience, que vous connaissez des gens qui fonctionnent ainsi avec leurs semblables… Je vous croirai sur parole.

Bref, le champ particulier de la gratuité semble avoir fui notre horizon.

Je ne suis pas de ceux qui soupirent après un Âge d’Or, croyant naïvement « qu’avant c’était mieux ». Je pense en revanche que nos capacités techniques ont dû décupler le problème. De tout temps, des hommes et des femmes ont dû lutter contre la marchandisation et la réification de toutes choses : les artistes — peintres, musiciens, poètes, littérateurs —, les philosophes, les saints aussi, pour certains. Saint François d’Assise, qui se met tout nu devant la cathédrale de sa ville, autant pour glorifier le Christ que pour embêter son riche commerçant de papa, finit sa « carrière » en composant une ode à « Frère Soleil », qui se conclut sur une adresse à… « Sœur la Mort corporelle ». En rapportant les créatures à un autre (un Autre dans ce cas) plutôt qu’à soi, François les considère — et les aime — pour elles-mêmes. Il se réjouit simplement du fait qu’elles sont.

Par ailleurs, le monde végétal se trouvant tout en bas de l’échelle dans notre relation au monde, la question s’en trouve compliquée. Selon Francis Hallé, n’étant spontanément capable de nous intéresser qu’à ce qui nous ressemble (en l’occurence l’animal), la plante, dans son altérité radicale, nous déroute, nous déconcerte.

A nouveau, j’enfonce sans aucun doute — et maladroitement (il faudrait prendre le temps d’argumenter tout ceci de manière plus sérieuse) — une porte ouverte mais cela me fait plaisir de l’écrire : l’injonction permanente à consommer articulée à celle (non moins permanente) à faire de l’argent menace radicalement et dangereusement notre faculté d’émerveillement.

Peut-être est-ce une des missions du jardin (et du jardinier ?) que de réveiller, encourager et cultiver notre faculté d’émerveillement, sans laquelle la vie me semble sinon impossible, du moins incomplète.

Et peut-être est-ce cette capacité à nous émerveiller qui, plus que n’importe quelle crème à l’Immortelle de Corse, nous rendra notre jeunesse !

 

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Helichrysum italicum, Muséum national d’Histoire naturelle, Paris. Coll. Plantes vasculaires (P). Spécimen P03315885 ; http://coldb.mnhn.fr/catalognumber/mnhn/p/p03315885

 

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