Presque un an… l’heure du bilan !

Chers lectrices et lecteurs,

Voilà presque un an que je suis arrivé à Saint-André et que j’y travaille. Les « grands travaux » d’automne et d’hiver sont terminés et je reprends l’entretien courant du jardin, qui vient de réouvrir ses portes au public. Le temps s’est radouci, après un intempestif retour d’hiver la semaine dernière, et je vais pouvoir commencer la taille des vivaces et des arbustes à floraison estivale.

C’est aussi le moment pour moi de faire le bilan du travail accompli et de ce que j’ai appris au cours de cette année écoulée.

Et quel apprentissage ! Car il s’agissait pour moi de ma première année « complète », de printemps à printemps, au service d’un jardin patrimonial, ce qui m’a permis, outre les aspects techniques, de réfléchir plus sérieusement aux problématiques (et défis) liés à un jardin historique. Comme vous le savez, ou comme vous vous en doutez, un jardin classé monument historique n’est pas un monument comme les autres. C’est un monument vivant, en perpétuel mutation. Une œuvre d’art qui se compose et se recompose sans cesse.

Pour cela, il faut que le jardin s’adapte et c’est certainement le point le plus délicat à mettre en œuvre car, bien souvent, le classement a tendance à fixer (figer) le monument dans le temps. Il s’agit de le conserver en l’état, éventuellement de le restaurer. Mais l’entreprise se révèle difficile et hasardeuse quand il s’agit d’un jardin. Car le jardin reste l’œuvre du temps présent. Il n’est pas possible de le conserver pour toujours dans la forme qui aurait été la sienne à un instant « T » de sa création. Si on s’y essaie, on risque de le faire mourir. Et c’est certainement le paradoxe du rapport (ou du retour) à l’origine : la référence contraignante à un modèle original situé dans le passé bloque toute possibilité d’avenir. Elle va finalement à l’encontre de la vie, à l’encontre de l’histoire. Car un jardin historique ne serait-il pas, avant tout, un jardin qui continue de s’inscrire dans l’histoire, dans une histoire ? Dont l’histoire continuerait de s’écrire, au fil des ans ?

Un jardin c’est éminemment la vie. Le lieu où se développe la vie, sous toutes ses formes, selon ses règles, ses lois, contre lesquelles il est possible de travailler (c’est aussi une part du jardin, contraindre le vivant) mais dans les contours de certaines limites.

Un jardin, comme tout organisme vivant, vieilli. C’est normal. Rien de catastrophique dans ce constat. Et il me semble que c’est le travail à la fois des propriétaires et du jardinier que d’accompagner le jardin dans sa maturité, sa croissance mais aussi, à un moment donné, sa sénescence.

Il est évident pour moi aujourd’hui que certaines parties des jardins de Saint-André, après 100 ans d’existence, réclament cet accompagnement, cette attention mais aussi une reprise de fond qui seule pourra permettre d’aller au-delà de certaines apories techniques.

L’exemple emblématique, me semble-t-il, étant le jardin italien, la partie la plus ancienne du jardin conçue à partir des années 20 par Elsa Kœberlé et Génia Lioubow. Si l’on excepte les problèmes liés au bâtit (pergola, mobilier, bordures), dont la pierre du Gard, tendre et très coquillée, a tendance à fondre comme neige au soleil, la problématique majeure reste celle des parterres de rosiers (dont je vous ai déjà parlé, aux prémices de ce blog). Au-delà des questions liées au choix de la variété, qui semble désormais inadaptée, compte tenu de l’évolution du climat en 100 ans, de l’appauvrissement du sol, il est évident que ces parterres souffrent de l’ombre opaque et dense formée par la couronne de cyprès qui ferme au sud le jardin italien. Les cyprès, combinés à plusieurs arbres de Judée, plantés trop près les uns des autres, ayant grossi avec le temps, ne permettent plus à la lumière de pénétrer suffisamment dans cette partie du jardin. Pour le comprendre, il suffit de comparer le développement des rosiers situés immédiatement à proximité de cette couronne de cyprès, qui ne reçoivent quasiment pas de lumière, et celui des rosiers qui en sont les plus éloignés. Le même constat s’impose en ce qui concerne les santolines en bordure, qui se contorsionnent pour trouver la lumière.

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On est donc là face à un problème structurel qui réclame, selon moi, des interventions importantes, qui relèvent d’une reprise de fond de la structure même du jardin.

Pendant ces derniers mois, j’ai tenté, dans les limites de ce qui me semblait légitime dans le cadre de mes fonctions et des initiatives que je pouvais prendre, de retravailler en profondeur certaines parties du jardin sans toutefois, du moins je l’espère, outrepasser ces limites.

Il m’apparaît maintenant que les futures interventions devront s’inscrire dans le cadre précis d’un plan de gestion, établi en concertation avec les Monuments historiques et la DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles), qui pourra projeter des travaux d’une telle importance sur les dix années qui viennent (au moins).

Voilà un beau projet d’avenir pour le jardin !

Un exemple

C’est par hasard que je suis tombé sur ce qui me semble être un bon exemple de reprise d’un jardin, surtout dans les similitudes qu’il présente avec Saint-André. Ne vous moquez pas de moi, je vous prie, je l’ai trouvé en regardant un film qui, je le reconnais volontiers, n’est pas un chef-d’œuvre du 7ème Art ! « Meurtre au soleil » (« Evil under the sun »), avec l’excellent Peter Ustinov… L’essentiel des scènes extérieures ont été tournées dans un jardin qui attiré mon attention par sa ressemblance avec Saint-André : cyprès vieillissants et monumentaux, lauriers-tin envahissants, fermeture des vues, etc.

J’ai donc essayé de savoir où se trouvait ce jardin et ce qu’il avait pu devenir, 40 ans après le tournage du film, en me disant que les jardiniers du lieu avaient dû être confrontés aux mêmes problèmes que moi !

J’ai cherché, j’ai trouvé et je n’ai pas été déçu ! J’ai donc découvert qu’il s’agissait d’un jardin historique majorquin, la Finca de Raixa, situé sur la commune de Bunyola à Majorque. Pour l’essentiel, le jardin est l’œuvre de Giovanni Lazzarini (1740-1802) pour le Cardinal Despuig.

Cette photo le montre dans l’état qui était plus ou moins le sien lors du tournage du film.

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Au cours de mes recherches, j’ai appris que le lieu avait été déclaré « Bien d’intérêt culturel pour sa haute valeur historique et artistique » en 1993 et qu’en 2002 il est acquis par la Fundación Parques Nacionales conjointement avec le Consell de Mallorca.

Un article m’appris par ailleurs que des travaux de restauration avaient été entrepris dès 2003, restauration qui s’est achevée par les jardins en 2009, après l’établissement d’un plan de gestion (cf. ‘El «espíritu ilustrado» sustenta la restauración de los jardines de Raixa’ : https://ultimahora.es/noticias/local/2010/01/17/1232/el-espiritu-ilustrado-sustenta-la-restauracion-de-los-jardines-de-raixa.html mais aussi http://www.diariodemallorca.es/sociedad-cultura/2009/12/22/primeros-trabajos-restauracion-jardines-raixa-comienzan-huerto/532166.html).

Et voilà le résultat…

Raixeta - Raxa

Je vous le concède volontiers, l’intervention a été radicale et je ne saurais juger, dans ce cas précis, ni de sa pertinence ni de son bien fondé, ne connaissant pas le dossier dans ses détails. Il serait d’ailleurs intéressant d’avoir l’avis d’un(e) historien(ne) de l’art des jardins espagnols pour se faire une idée juste. A première vue, le jardin est méconnaissable dans sa version 2ème millénaire ! Mais je comprends (pour le vivre) que la situation présentée dans la première photo ait, à un moment donné, pu constituer un cul-de-sac technique inextricable, malgré le charme indéniable de ce « fouillis » arbustif !

Quoiqu’il en soit, il me semble que ce cas montre qu’un jardin historique peut, dans le cadre d’une étude argumentée, faire l’objet de remaniements de fond d’ampleur, certes drastiques dans le cas de la Finca de Raixa, mais qui peuvent permettre de sortir d’impasses techniques insurmontables.

Je ne me permettrais pas de dire que les jardins de Saint-André nécessitent une telle « remise à zéro », mais il aura certainement besoin, dans certaines de ses parties en tout cas, de bénéficier d’une petite cure de jeunesse ! Privilège du grand âge…

Photo « à la une » : les bassins de Saint-André pris dans les glaces, février 2017.

 

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