Fureurs et calamités estivales

Illustration : Gustave MOREAU, Phaéton (détail), huile sur toile, 1878, Musée Gustave Moreau, Paris. Pour celles et ceux qui voudraient découvrir — ou redécouvrir — le mythe de Phaéton, je recommande la lecture, notamment, des Métamorphoses d’Ovide, Livre I, 746-772 et Livre II, 1-338.

Les supplices moraux surpassent les douleurs physiques de toute la hauteur qui existe entre l’âme et le corps.

Honoré de Balzac, Petites misères de la vie conjugale, chapitre 2, « Les découvertes ».

 

Après presque dix ans passés à Paris, j’avais oublié que les étés méridionaux pouvaient être aussi accablants. Ou peut-être, simplement, ai-je vieilli…

Quoiqu’il en soit, parvenu presque au terme de ce troisième été à Villeneuve-lès-Avignon, je constate que cette saison est une souffrance, qui me remplit, dès la fin mai, d’appréhension. Tout n’est qu’excès : chaleur, sécheresse, lumière crue et brutale, bruit.

A ces souffrances « météorologiques » s’ajoute celle liée à l’afflux massif de visiteurs : le tourisme de masse.

Les estivants se distinguent assez nettement des visiteurs des autres saisons, printemps et automne, plus calmes, plus attentifs. Je ne sais ce qui les possède (comme on disait autrefois) mais l’été semble (par quel maléfice ?) les autoriser à se donner à eux-même le droit à un complet relâchement : chaleur, fatigue accumulée, mal-être social, peur du lendemain ? Autant de raisons qui, peut-être, expliquent, sans le justifier, ce relâchement du comportement et qui devraient susciter la compassion mais font plus sûrement naître l’exaspération.

Selon toute vraisemblance, les vacances donnent un blanc-seing pour s’affranchir sans honte de la courtoisie, de la bienséance et du civisme les plus élémentaires.

Le « touriste de masse » ne se comporte pas en amateur ou en connaisseur, mais en consommateur : en jouisseur. Et il veut en avoir pour son argent. Il prétend consommer des biens culturels comme il consomme au supermarché. Les produits doivent être là, à leur place habituelle, standardisés, répondant à un cahier des charges et à une liste de critères bien définis. Ainsi, un jardin, quoiqu’il arrive, se doit d’être vert et fleuri. Sinon, gare au scandale.

Cette année, j’ai lâchement opté pour une stratégie qui a beaucoup d’avantages : debout à 4h du matin, je suis au jardin de 5h jusqu’à dix heures et je n’y reviens qu’à 18h, lorsqu’il ferme au public. Le premier et essentiel avantage de cet horaire est qu’il me permet d’éviter le plus fort de la chaleur mais, surtout, de faire du travail utile au jardin : pas plus que moi, les plantes n’apprécient d’être titillées en plein soleil… elles souffrent et se protègent. Et il ne peut être question d’arroser que le soir, pour limiter l’évaporation et permettre aux végétaux de profiter de la relative fraîcheur de la nuit.

Mais cet horaire quasi monastique me permet aussi d’éviter la masse des visiteurs qui affluent au jardin. Ce qui ne m’empêche pas, au petit matin et le soir, de collecter les traces de leur passage : papiers de chocolat et de bonbons jetés dans les bosquets ou au milieu des allées, bouteilles d’eau ou de soda. Quand ce ne sont pas des mégots de cigarettes (et oui, il se trouve des visiteurs suffisamment futés pour jeter des mégots dans le jardin en cette saison). J’ai même retrouvé — comble de l’horreur — des cotons-tiges usagés dans le jardin. Je ne peux alors m’empêcher de me demander à quoi pouvaient bien penser les visiteurs qui, dans ce jardin, sont venus avec des cotons-tiges, les ont utilisés pour ensuite les jeter à terre. Sans doute considéraient-ils qu’ils en avaient le droit, puisqu’ils avaient payé, et qu’un esclave (moi) viendrait les ramasser sans broncher (puisque je suis payé pour çà, bien sûr). D’un côté, l’argent ; de l’autre le pouvoir (certes médiocre et temporaire mais le pouvoir de nuisance reste un pouvoir). Binôme infernal qui nous tyrannise depuis la nuit des temps.

Mais il est entendu que nous nous donnons les maîtres que nous méritons…

Rien ne dit, en effet, que le fait de payer donne à celui qui paie le droit de se conduire en goujat. Ceux qui essaient encore de nous faire croire à la légitimité de ce postulat commercial sont des imposteurs.

Les reproches récurrents qui nous sont faits par les estivants concernent essentiellement la sécheresse (et donc le fait que le jardin ne soit pas « vert-printemps ») et le manque de fleurs. Ces deux critères n’étant pas réunis en plein été (et ils ne sauraient l’être, quand bien même ferions-nous le poirier), les visiteurs déclarent donc que le jardin n’est pas « entretenu » et qu’il y a eu tromperie sur la marchandise (ne jamais oublier le facteur pécuniaire, qui joue un rôle crucial, je vous le rappelle). On serait tenté de croire qu’une simple et rapide analyse de la situation particulière du lieu et de la région (d’un point de vue climatique surtout), relevant du sens commun, permettrait de résoudre tout ou partie de l’incompréhension, mais il n’en n’est rien.

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Tout ceci révèle une déconnexion et une méconnaissance du réel naturel et de ses cycles assez perturbantes. Mais peut-être cela révèle-t-il aussi le désir, ou la nécessité, d’avoir à s’évader du réel, trop âpre, trop rude. Je concède volontiers que les jardins de Saint-André, en juillet et en août, ne sont pas propices à ce type d’évasion car ils nous ramenènent potentiellement à une certaine rudesse de la vie. C’est ainsi. Je suis toujours à la fois touché mais aussi inquiet quand j’entends quelqu’un me dire que le jardin doit pouvoir faire « rêver ». Il me semble ne pas me tromper si je dis qu’en psychanalyse, le rêve n’est pas compris comme une possibilité d’évasion du réel, mais comme l’élément inconscient et nocturne qui nous donnera, peut-être, en état de réveil, des clés de compréhension du réel conscient ? Le rêve, en somme, nous aiderait à décrypter, à déchiffrer notre vie, mais pas à s’en échapper. Mais sans doute suis-je trop cérébral…

D’aucun prétendront que cette situation est engendrée par une carence culturelle, voire une disparité sociale. Mais je me souviens de ce membre du Consulat de X à Marseille (qui ne sortait donc pas de sa « cité »), de passage à St-André, qui s’étonnait de ne pas retrouver là ce qu’il avait vu la veille à Villefranche-sur-Mer, à Ephrussi de Rothschild. Il n’a pas été possible de lui faire comprendre que, bien que proche géographiquement, la situation des deux jardins était radicalement différente. Il me semblait qu’il était évident pour tous que la Côte d’Azur jouissait d’un micro-climat très circonstancié (cette grande étendue d’eau qu’on appelle Mer Méditerranée aurait pu lui donner un indice…) mais ce n’était pas le cas.

Nous perdons le contact avec le réel que nous ne fabriquons pas et nous ne nous reconnaissons plus que dans ce que nous produisons : triomphe du solipsisme.

Autre facteur, essentiel au jardin, qui semble désormais nous échapper totalement : le facteur temps. Or, le jardin est une incarnation vivante du temps. Mais nous sommes pressés. Paradoxalement, alors que notre espérance de vie ne cesse d’augmenter (pour combien de temps encore ?) nous n’avons jamais le temps (cf. l’immédiateté à laquelle je faisais allusion dans l’article précédent) : tout, tout de suite. La patience nous est devenue étrangère. C’est peut-être pour cette raison que beaucoup se comportent comme des enfants (état de l’enfance que nos sociétés ont promu à l’état de paradis perdu dont chacun se doit de cultiver la nostalgie). Mais, pardonnez ma brutalité, il me semble que l’enfant est un être inachevé, inabouti : il est une réalité en devenir, qui se peaufine jusqu’au dernier souffle. L’enfant se croit l’alpha et l’oméga de tout (d’où sa potentielle tendance à la tyrannie voire à la cruauté) : tout se rapporte à lui et, quand il n’obtient pas ce qu’il désire, il se roule par terre. Un des buts de l’éducation n’est-il pas de faire découvrir à l’enfant qu’il n’est pas le centre de l’univers, qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après lui ? Enfin, qu’il est environné d’altérité ?

Je me demande souvent comment pensaient ceux qui, autrefois, plantaient des arbres tout en sachant qu’il faudrait attendre deux ou trois générations pour qu’ils fassent de l’ombre ou de l’effet dans le paysage. Sans doute étaient-ils accoutumés à penser au-delà d’eux-mêmes…

Si nous avions encore la possibilité d’être raisonnables, il faudrait en réalité pouvoir fermer les jardins au public en plein été et les laisser ouverts en hiver. Hors, si les végétaux de nos contrées ont intégré que leur période funeste était l’été, Homo sapiens sapiens (pas si sapiens que çà) ne l’a pas encore compris. L’argument économique vient donc clore le débat : la grande foule des visiteurs est là en été, il faut donc les recevoir autrement dit, recevoir leur obole, sans laquelle nous ne serions rien, malheureux que nous sommes, nous qui avons vendu notre âme au tourisme et au loisir. Dans ce contexte somme toute assez pauvre, il est assez peu question de s’instruire mais surtout de se distraire, de se divertir, au sens pascalien du terme (sur ce sujet passionnant, cf. Neil Postman, Se distraire à en mourir, Fayard, coll. Pluriel, Paris, 2011). Toutefois, cette dure réalité ne doit pas nous empêcher de résister et de tâcher de ne pas nous laisser entraîner trop bas (qui est la pente naturelle de la consommation de masse).

Enfin, je sais qu’il y a des exceptions : je les rencontre, régulièrement, au printemps et à l’automne. Plus rarement en juillet et en août, mais je sais qu’il y en a aussi. Et pour être tout à fait juste et ne pas céder à mon naturel pessimiste (et vaguement misanthropique, je le confesse), je me dois de dire qu’en réalité se sont les grincheux qui sont l’exception : sur un total de 30 000 visiteurs annuels, comment n’y en aurait-il pas ? Mais ils se comptent finalement sur les doigts des deux mains (sur 30 000 c’est peu) et je sais que ceux qui sont sensibles au charme de Saint-André sont plus nombreux que ceux qui ne le sont pas. Hélas, les premiers manifestent rarement, ou alors discrètement, leur satisfaction alors que les seconds ne manquent pas de manifester bruyamment leur mécontentement et de se répandre ensuite sur les réseaux sociaux. Et comme ils nous font souffrir, c’est d’eux que nous nous souvenons.

Pour conclure ce texte qui, vous l’aurez compris, a pour son auteur une vertu toute thérapeutique, je voudrais partager avec vous un événement que j’appellerai « emblématique » de cette grande misère estivale, et qui a eu lieu à Saint-André la semaine dernière. Je souhaiterais en faire un cas d’école.

Un visiteur — français — se plaint à la sortie du jardin, qui selon lui n’était pas entretenu, pas arrosé, tout sec, qui lui avait fait perdre de l’argent, du temps, etc. La victime expiatoire qui reçoit ses plaintes et récriminations (la pauvre stagiaire de l’été à l’accueil) lui transmet mon adresse courriel professionnelle afin qu’il puisse m’écrire et engager un dialogue et me permettre, éventuellement, de lui expliquer une ou deux choses utiles concernant la gestion estivale des jardins. Ce monsieur ne s’est bien sûr pas donné cette peine. Le soir même, il envoyait, sur l’adresse courriel de l’abbaye, un message par lequel il nous informait qu’il avait contacté les « Parcs et jardins de France qui attribuent le label jardin remarquable » (sic) (en réalité, c’est le Ministère de la Culture qui attribue ce label, comme le précise justement Monsieur Sainsard dans son commentaire) pour se plaindre de l’état des jardins de Saint-André et pour prodiguer ses recommandations concernant l’arrosage des jardins, attirant notamment notre attention sur le fait que nous n’étions pas en zone de restrictions d’eau et que nous pouvions donc arroser toutes les nuits de 21h à 7h du matin.

Un cas d’école, donc. Je n’ai pas jugé utile de répondre à cette personne, premièrement parce qu’elle ne m’avait pas écrit mais surtout parce qu’elle venait, par son message, « nous informer » sans demander aucune information. Il n’y a rien à répondre à quelqu’un qui ne vous demande rien.

J’ai cependant regretté de ne pas l’avoir fait, ne serait-ce que pour moi, et je remédie à cette omission en vous soumettant le message que j’aurais pu écrire à ce visiteur (qui sait s’il n’est pas encore temps de le mettre sur la piste de cette réponse… il n’est pas trop tard !)

Réponse du jardinier de Saint-André à Monsieur X

Monsieur,

Je vous remercie de nous informer de votre démarche auprès des « Parcs et jardins de France ». Je ne peux m’empêcher de penser que la courtoisie et l’élégance les plus élémentaires auraient voulu que vous commenciez par chercher auprès de nous quelques éléments de compréhension. Ce n’est pas faute de vous avoir donné mon adresse courriel, je le sais. Mais sans doute avez-vous jugé que le jardinier n’était pas un interlocuteur digne de vous.

J’ai d’abord pensé ne pas vous répondre, puisque vous ne demandiez rien et vous contentiez de « nous informer ». Mais je ne peux laisser passer une telle occasion. Je vous demande pardon à l’avance du caractère peu amène de cette réponse mais vous êtes, pour ainsi dire, la goutte d’eau qui fait déborder mon vase, et je crains que vous n’en fassiez les frais.

Je me permettrai donc de vous poser les questions que vous ne m’avez pas posées et que, manifestement, vous ne vous êtes pas posées à vous-même.

Pour commencer, simple remarque de bon sens et d’observation : pensez-vous vraiment que le jardin serait dans l’état dans lequel vous l’avez trouvé si je ne passais pas des heures, jours après jours, semaines après semaines, à arroser les parties qui sont arrosables ? Si je ne faisais pas quotidiennement ce travail, le jardin serait purement et simplement mort et fermé au public. Toutes les parties du jardin où cela était possible ont été équipées de goutte-à-goutte qui fonctionne la nuit, aux horaires que vous avez eu l’amabilité de nous communiquer, mais bien d’autre parties du jardin, inaccessibles et par trop rocailleuses, ne peuvent être arrosées qu’au tuyau, patiemment, pendant des heures. C’est mon pain quotidien, depuis le mois de juin.

Ceci m’amène à la question suivante : est-il possible que la situation particulière des jardins de Saint-André vous ait à ce point échappée ? Le véritable amateur commence par analyser le site sur lequel est planté le jardin : nature du sol, géologie, topographie. Sans cette base, il n’y a pas de jardin. N’avez-vous pas constaté que ce jardin était sis au sommet d’une éminence rocheuse, battue par les vents, où la roche mère affleure partout, où le sol est pauvre et excessivement drainant ? Toute la partie supérieure des jardins relève de cette typologie qui la rend pratiquement impossible à arroser. Cette topographie bien particulière distingue radicalement ces jardins de ceux qui sont plantés dans la plaine (peut-être ceux que vous avez visités et dont vous parlez dans votre message ?) et les habitants de Villeneuve pourront vous dire qu’un monde sépare les jardins de particuliers plantés sur les hauteurs de ceux qui sont plantés en bas, non loin du Rhône.

Est-il possible aussi que vous ignoriez la situation climatologique pour le moins délicate de notre région en cette saison ? Voilà bientôt quatre mois que nous n’avons pas eu de précipitation digne de ce nom. Nous avons traversé deux épisodes de canicule, dont un, fin juin, avec des températures qui avoisinaient les 46° à l’ombre. Inonder les jardins, fusse au Canadair, n’y changerait rien, vous devriez le comprendre. A cela s’ajoute le vent qui, lui, ne cesse de souffler et couvre les végétaux de poussière, les contraignant ainsi dans les fonctions vitales liées aux feuilles : respiration, transpiration, photosynthèse. Je vous rappelle d’ailleurs que nous avons là l’équation qui produit, à longue échéance, un désert :

précipitations nulles ou quasi nulles + chaleur excessive + érosion éolienne + poussière = désert.

Pour éviter cette accumulation de poussière, je douche régulièrement tous les lauriers-tin du jardin bas. Pensez-vous qu’il soit possible — et surtout souhaitable — de procéder ainsi sur la totalité du jardin, qui fait deux hectares ?

J’ajouterai une note botanique, pour vous apprendre que les végétaux méditerranéens n’apprécient guère, en période de sécheresse, d’être trop arrosés. Certains ne le supportent carrément pas (la santoline par exemple) et en meurent plus sûrement que du manque d’eau. Il faut donc accepter que, comme nous, les plantes soient harassées en cette saison. On ne peut pas tout forcer, surtout pas la nature et tout ne peut pas plier systématiquement devant notre bon vouloir.

Enfin, est-il possible que vous n’ayez pas, d’une manière ou d’une autre, été sensibilisé à la délicate et urgente question d’une gestion raisonné de l’eau ? N’avez-vous pas entendu des ingénieurs de l’INRA, cet été même, nous expliquer que le niveau des nappes phréatiques était au plus bas et qu’ils n’étaient pas sûrs qu’elles puisse se recharger convenablement si l’automne et l’hiver prochains n’étaient pas pluvieux ? N’avez-vous pas entendu parler de ces éleveurs qui ont été contraints d’abattre tout ou partie de leur troupeau, faute de pouvoir leur donner à manger et à boire ?

L’eau est un bien commun précieux, comme ces scientifiques nous l’ont justement rappelé et c’est le devoir de chacun de veiller sur ce bien que nous partageons.

Nous sommes, plus que jamais, mis face à des choix qu’il nous faut faire et qui orientent ensuite notre action. A Saint-André nous avons faits ces choix, malgré l’incompréhension qu’ils suscitent, et nous tentons de négocier une délicate transition qui permette à ces jardins d’être plus adaptés à la situation présente.  Mais cela prend du temps. La prairie des oliveraies était-elle blanche lorsque vous l’avez vue ? Est-ce de la négligence ? Le jardinier est-il fainéant ? En vérité, il s’agit d’un choix. Sachez que ces oliveraies sont les seules, dans la partie haute des jardins, à être équipées d’asperseurs mais nous refusons de céder à la tentation d’inonder ces prairies pour avoir le plaisir de les voir toujours vertes : il est normal, ici, qu’une prairie d’oliveraie soit blanche en juillet et en août. Le printemps perpétuel n’est plus de mise et il faut cesser de vouloir nous faire illusion. Ces folies sont d’un autre temps et il nous faut maintenant être raisonnables, mieux, responsables. Nous n’avons plus les moyens de céder à nos caprices.

Vous n’avez pas visité un golf ou un hôtel de luxe, Monsieur, mais un jardin. Et un jardin se doit, plus que jamais, d’être un lieu qui ne procure pas seulement un plaisir sensible, mais ce plaisir si particulier (qui n’exclut pas la sensibilité) qui accompagne l’intelligence, c’est-à-dire la capacité qui est normalement la nôtre d’établir des liens entre les choses pour en comprendre les fines articulations. Il est question ici de vivant, donc de complexité. Je sais que notre naturel nous pousse à préférer les choses simples mais je n’y peux rien : la beauté de ce monde réside dans sa complexité.

Monsieur, j’espère avoir pu, d’une manière ou d’une autre, vous éclairer sur la situation particulière de ce jardin. Je suis navré que vous n’ayez pas été sensible à son charme (certes austère en cette saison, je ne le nie pas) comme beaucoup d’autres visiteurs le sont, je puis en témoigner. Mais on ne peut forcer la grâce.

Si malgré tout vous persistez dans votre volonté de visiter des jardins verts, fleuris et abondamment arrosés en plein mois d’août, je me permet de vous suggérer, à l’avenir, de prendre vos vacances en Bretagne, en Normandie ou en Angleterre, mais plus à Villeneuve-lès-Avignon.

Bien à vous.

Olivier Ricomini / Jardinier des jardins de l’abbaye Saint-André

De retour sur la toile…

Chères lectrices, chers lecteurs,

Voilà bien longtemps que j’ai laissé ce blog en friche, sans m’en excuser auprès de vous, qui me faites la gentillesse de le suivre. Bien longtemps, c’est-à-dire un an !

Après un départ sur les chapeaux de roues, j’ai éprouvé le besoin de faire une pause. Tout d’abord pour que la tenue de ce « journal » ne devienne ni une corvée ni une servitude. Ceux qui me connaissent le savent, je ne suis pas un adepte des nouvelles technologies, encore moins des réseaux sociaux dont je me tiens volontairement et résolument éloigné. Ces nouvelles technologies, dont j’apprécie la valeur et l’utilité, doivent à mon sens rester à leur place et demeurer des outils de communication et plus précisément, autant que faire se peut, de communication d’idées. Et la moindre des choses, quand on veut écrire, c’est d’avoir quelque chose à dire…

J’ai donc souhaité prendre un peu de recul et ne pas céder à l’immédiateté à laquelle nous sommes sans cesse contraints, immédiateté qui nous fait décrocher notre téléphone mobile, toutes affaires cessantes, au beau milieu d’une conversation ou d’un repas entre amis, immédiateté qui ne souffre pas qu’un courriel reste plus de deux heures sans réponse, immédiateté qui, en un mot comme en cent, n’est propice ni à l’élaboration de la pensée ni à la construction de relations humaines dignes de ce nom.

J’ai aussi ressenti le besoin de laisser murir ma compréhension de ce lieu unique qui, de jour en jour, s’affine, s’approfondit et me fait évoluer dans mon métier : ce n’est pas rien de travailler dans un jardin aussi métaphysique ! où la métaphysique, pour être plus précis, s’incarne dans une phusis d’une rigueur et d’une « rugosité » qui ne laissent pas indemne. En cela, ce jardin est sans pareil. Il n’essaie pas d’être une pâle copie du paradis terrestre (copies si souvent frelatées) : il est à la fois un bonheur et une épreuve, comme la vie…

Comme vous vous en doutez, le travail ne m’a pas manqué à Saint-André et j’aurai beaucoup à partager avec vous concernant les chantiers qui ont été lancés, dont certains sont essentiels.

Mais, par souci d’honnêteté envers vous — et envers moi-même ! — je rebaptise discrètement ce blog en remplaçant dans le titre « journal (presque) quotidien » par « journal épisodique« , bien plus conforme à la réalité : il faut être raisonnable !

Ceci dit, je vous promets de ne pas attendre un an avant de reprendre ma plume. Et le premier article que je me permettrai de vous soumettre contiendra de ces « considérations aigres-douces » annoncées dans le titre du blog et qui ont tardé à venir. Après avoir subi un troisième été dans ces contrées accablées de chaleur, de sècheresse et de touristes, le jardinier va se laisser aller à sa verve caustique !

A bien vite…

 

Photo : olivier exhalant de la vapeur d’eau, au soleil du petit matin, après une nuit de pluie. Saint-André, printemps 2019.