Mercredi 22 avril

Chères lectrices, chers lecteurs,

Je ne me doutais pas, lorsque je commençais cette publication quotidienne « au fil du confinement », que ce confinement durerait si longtemps…

Et je crains d’avoir présumé de mes forces et de mon endurance numériques ! En effet, ceux qui me connaissent bien savent qu’il n’est pas vraiment dans ma nature d’être accroché à mon ordinateur de longues heures…

Par ailleurs, je sais que nous sommes tous, en ce moment, sollicités par de nombreuses propositions numériques, pour nous aider à traverser ce temps d’isolement, et je ne voudrais pas entrer dans un mouvement d’inflation qui peut user : inflation d’informations, d’images, de sons… jusqu’à saturation.

Je vais donc adopter un autre rythme, qui ne sera plus quotidien mais qui me permettra néanmoins de continuer à vous donner des nouvelles de Saint-André et de partager avec vous d’autres jardins. Une manière d’entrer, pourquoi pas, dans une période de « pré-déconfinement » !

Je vous remercie pour votre lecture fidèle et vos encouragements.

Et je vous dis à bientôt !

Aujourd’hui à Saint-André

Une minute parmi les coquelicots du sentier botanique…

A lire et à écouter

Ce matin, France Culture rediffusait une « Masterclasse » donnée par Gilles Clément le 13 juillet 2017. L’occasion de se plonger (ou de se replonger) dans la pensée de ce grand jardinier-paysagiste qui est à l’origine, notamment, du concept de « jardin en mouvement », créateur de jardins tels que le Parc André Citroën, à Paris, le jardin du Musée du Quai Branly, ou encore, plus près de nous, du Jardin des Méditerranées au Domaine du Rayol dans le Var.

Du même Gilles Clément, on peut lire cette interview donnée lundi dernier à la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone) : LIRE L’INTERVIEW DE GILLES CLEMENT A LA RTBF

Musique du jour

De Sir Edward Elgar (1857-1934), O Happy Eyes (1890), interprété par l’ensemble Musica Beata.

Mardi 21 avril

Aujourd’hui à Saint-André…

 

Travaux du jour

Après avoir poursuivi mes travaux de désherbage (herbes folles, bien nommées, qui repoussez dès que j’ai le dos tourné !), je me suis remis, avec délices, à l’entretien du sentier de botanique, qui profite bien de la bonne pluie qui tombe sur la région depuis 24 heures…

A lire

Une amie (mille mercis Stéphanie !) me signale un article, paru hier sur le site du magasine Slate : « Cultiver un jardin comme le désir d’une existence normale quand on est réfugié », de Fanny Arlandis.

Ce très bel article qui, je dois dire, m’a fort bouleversé, est consacré à ces petits jardins « de fortune » aménagés par les réfugiés syriens dans leur camp, que nous découvrons ici à travers le regard du photographe néerlandais Henk Wildschut.

Une manière de se rappeler combien un jardin, même « symbolique », est toujours signe de vie et d’espérance pour ceux qui ont tout perdu. Manière aussi, peut-être, de se remettre les idées en place et de ne pas oublier complètement ceux dont nous avons cessé de parler depuis un peu plus d’un mois…

LIRE L’ARTICLE : Cultiver un jardin comme le désir d’une existence normale quand on est réfugié

Musique au jardin

Un des agréments de pouvoir écouter de la musique au jardin : écouter un opéra de plusieurs heures dans son intégralité !

Aujourd’hui, Der Rosenkavalier (« Le Chevalier à la rose »), de Richard Strauss (1864-1949), m’a accompagné dans mon travail.

Pour vous, le trio final, entre La Maréchale (Nina Stemme), Octavian (Vesselina Kasarova) et Sophie (Malin Hartelius). Orchestre de l’Opéra de Zurich dirigé par Franz Welser-Möst.

Lundi 20 avril

Aujourd’hui à Saint-André…

… enfin la pluie.

 

Musique du jour

Raffaele Calace (1863-1934), Prélude n°1 pour mandoline,

suivi du Concerto pour mandoline en ré majeur RV 93

et du Concerto pour mandoline en ut Majeur RV 425 d’Antonio Vivaldi.

Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Rinaldo Alessandrini ; Julien Martineau, mandoline.

et à partir de ce soir, sur le site de l’Opéra national de Paris, Les Contes d’Hoffmann, opéra de Jacques Offenbach : Les Contes d’Hoffmann / Jacques Offenbach

J’ai par ailleurs découvert sur le site de l’Opéra national de Paris qu’il était désormais possible de visiter « virtuellement » l’Opéra Garnier, en 3D : Visite virtuelle du Palais Garnier. Belle déambulation dans ce chef-d’œuvre de Charles Garnier !

Samedi 18 / Dimanche 19 avril

Aujourd’hui…

Quelques nouvelles floraisons à Saint-André…

 

…puis un tableau que j’aime particulièrement : Rubens Peale avec un géranium (1801), par le peintre américain Rembrandt Peale (1778-1860).

Rembrandt Peal Rubens Peal with a geranium

Et pour finir, pour les amateurs et passionnés de plantes, quelques liens vers des sites de référence en matière de botanique, des bases de données essentiellement. Je réunirai ces liens dans une rubriques « Bases de données botaniques » qui apparaîtra dans la colonne de droite du blog.

– La base de données du Museum national d’Histoire naturelle de Paris (MNHN), qui donne notamment accès aux collections numérisées de l’Herbier national : https://science.mnhn.fr/all/search#botany

Accès direct aux collections de l’Herbier (Plantes vasculaires) : https://science.mnhn.fr/institution/mnhn/collection/p/item/search

Plants of the World Online, base scientifique du Kew Garden, jardin botanique de Londres : http://powo.science.kew.org/

International Plant Names Index (IPNI) : https://www.ipni.org/

– Plus « pratique », le « Plant finder » de la RHS (Royal Horticultural Society), qui permet de trouver une plante en fonction d’un certain nombre de critères concrets (exposition, type de sol, besoins en eau, etc.) : https://www.rhs.org.uk/plants/search-form

 

Musique du jour

Palazzetto-Bru-Zane

Je voudrais aujourd’hui vous « orienter » vers une radio internet magnifique : Bru Zane Classical Radio. Cette radio « en ligne » (que nous ne pouvez donc écouter qu’au moyen d’une connexion internet, sur votre ordinateur ou sur une radio internet, si vous en possédez une) est une vraie caverne d’Ali Baba musicale. La programmation de cette radio est assurée par le Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française basé à Venise (https://bru-zane.com/fr/#).

 

Pour écouter la radio : https://bru-zane.com/fr/classical-radio/#

Un an après…

La Maîtrise de Notre-Dame de Paris, confinée et « nomade » depuis ce terrible 15 avril 2019, rend hommage à la cathédrale.

 

A voir dès ce soir…

… sur le site de l’Opéra national de Paris, le ballet Cendrillon de Sergueï Prokofiev (mon préféré, je l’avoue).

Cendrillon / Sergueï Prokofiev – Opéra national de Paris

Vendredi 17 avril

Aujourd’hui à Saint-André

Les glycines et les rosiers de Banks commencent à défleurir. Mais il y a de nouvelles venues ! Et encore et toujours, mes chers coquelicots (pour lesquels, vous l’aurez compris, j’ai une vraie passion…)

 

Travaux du jour

Ô ratissoire, mais que deviendrais-je sans toi ?…

Aujourd’hui, le cimetière des moines et l’église Saint-Martin. Ce travail minutieux m’a permis de porter une attention plus soutenue aux détails, notamment à tout ce qui pousse spontanément dans et sur les murs ruinés : un vrai jardin de rocaille.

 

Musique du jour

Gabriel Pierné (1863-1937), Cydalise et le Chèvre-pied, ballet en deux actes et trois tableaux, composé entre 1914 et 1915 et créé à l’Opéra de Paris, alors sous la direction de Jacques Rouché, en 1923.

Deux extraits…

et pour celles et ceux qui aimeraient en écouter davantage, le ballet dans son intégralité…

 

Puisqu’il est question de Jacques Rouché, éminent directeur de l’Opéra de Paris de 1914 à 1945, je vous encourage à écouter la passionnante série consacrée à l’histoire de l’Opéra de Paris, en rediffusion sur France Musique : L’Opéra de Paris, toute une histoire/Jérémie Rousseau

 

Jeudi 16 avril

De retour à Saint-André…

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…sous un ciel un peu plombé à l’aurore, mais qui a laissé place ensuite à un soleil resplendissant et déjà brûlant. Comme je l’espérais, les coquelicots étaient au rendez-vous…

 

Travaux du jour

Après avoir remis en fonction les lignes d’arrosage au goutte-à-goutte (il fait déjà très chaud et sec) et les avoir programmées, j’ai retrouvé ma ratissoire et mon râteau et poursuivi l’entretien systématique des surfaces gravillonnées du jardin (image parlante de l’éternel recommencement) ! Aujourd’hui, l’église Saint-André et le parvis de la grande terrasse.

 

Musique du jour

Gustav Mahler (1860-1911) ; Rückert-Lieder n° 3 : « Ich bin der Welt abhanden gekommen », Me voilà coupé du monde.

Lucerne Festival Orchestra, sous la direction de Claudio Abbado ; Magdalena Kožena (mezzo-soprano).

 

Mercredi 15 avril

Aujourd’hui, je vous propose une promenade dans le Jardin botanique de Padoue, le plus ancien d’Europe.

Peut-être parce qu’elle était plus sensible aux jardins d’agrément qu’aux jardins à visée scientifique, Edith Wharton est assez lapidaire dans sa notice consacrée au jardin botanique de Padoue :

Peu de jardins en Italie peuvent être comparés à Val San Zibio, mais il en est un, à Padoue, qui a conservé, lui aussi, ses charmes d’antan. Il s’agit du fameux jardin botanique créé en 1545 ; on dit qu’il est le plus vieux jardin d’Italie. A l’extérieur, des plantations d’arbres exotiques entourent un large espace circulaire que cerne un magnifique mur de brique ancien surmonté d’une balustrade où alternent les bustes et les statues. Ce mur est ouvert par autre portails ; l’un constitue l’entrée principale, les trois autres donnant sur des hémicycles ornés de statues qui se détachent sur fond de verdure. Dans le jardin lui-même, les plantations de « simples » sont ceinturées par de petites grilles et, à l’intérieur des massifs, des murets de pierres dessinent des subdivisions pour chaque espèce de plantes.

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Complétons donc sa présentation, en lisant ce que nous en dit l’introduction historique du site internet de l’Orto botanico di Padova :

Le Jardin botanique de Padoue a été créé en 1545 pour la culture des plantes médicinales, qui constituaient alors la grande majorité des « simples », c’est-à-dire ces médicaments qui provenaient directement de la nature. C’est précisément pour cette raison que les premiers jardins botaniques ont été appelés « jardins des simples » ou horti simplicium.

À cette époque, la renommée de l’Université de Padoue était déjà consolidée dans l’étude des plantes, en particulier en tant qu’application de la science médicale et pharmacologique : les travaux botaniques d’Aristote et de Théophraste étaient lus et commentés ; toujours ici, entre autres, avaient étudié Albert le Grand (1193-1280), considéré comme le plus grand spécialiste en science botanique après Aristote, et Pietro D’Abano (1253-1316), qui avait traduit la thérapeutique grecque de Galien en latin.

Au moment de la création du jardin, une grande incertitude régnait quant à l’identification des plantes utilisées en thérapie par les célèbres médecins de l’antiquité : les erreurs et les fraudes étaient fréquentes, avec de graves dommages pour la santé publique. L’institution d’un horto medicinale, encouragée par Francesco Bonafede qui occupait alors la chaire de « lecture des simples », aurait permis aux étudiants de reconnaître plus facilement les vraies plantes médicinales avec précision. A cet effet, le premier « gardien » du Jardin, Luigi Squalermo (1512-1570), appelé Anguillara, y fit introduire et cultiver un grand nombre d’espèces.

Le jardin, en raison de la rareté des plantes qu’il contient et du prix des médicaments obtenus, était victime de vols nocturnes continus, malgré les lourdes sanctions infligées à ceux qui avaient causé des dommages (amendes, prison et exil). Un mur de clôture circulaire fut bientôt construit (d’où aussi les noms de hortus sphaericus, hortus cinctus et hortus conclusus).

Le jardin était continuellement enrichi de plantes provenant de diverses parties du monde, en particulier des pays où la République de Venise avait des possessions ou des échanges commerciaux ; pour cette raison, Padoue a joué un rôle de premier plan dans l’introduction et l’étude de nombreuses espèces exotiques.

http://www.ortobotanicopd.it/it/la-nascita

Johann Wolfgang von Gœthe le visite le 27 septembre 1786 et cette découverte est pour lui décisive dans l’élaboration de sa théorie de la métamorphose des plantes. Voici ce qu’il en dit, non dans son journal de voyage, mais dans un texte publié bien plus tard, en 1831, « Histoire de mes études botaniques » :

Le passage des Alpes réveilla vivement en moi le goût que j’avais pour la nature en général et pour les plantes en particulier ; les mélèzes, plus nombreux que dans la plaine, les cônes du pin pignon, nouveaux pour moi, me rendirent attentif aux influences climatériques. Malgré la rapidité du trajet, je remarquai d’autres plantes plus ou moins modifiées ; mais en entrant dans le jardin botanique de Padoue, je fus ébloui par l’aspect magique d’un Bignonia radicans, dont les rouges campanules tapissaient une longue et haute muraille qui paraissait tout en feu. Je compris alors toute la richesse des végétations exotiques ; plus d’un arbrisseau que j’avais vu végéter misérablement dans nos serres, s’élevait librement dans la campagne. Les plantes qu’un léger abri avait défendues contre les froids passagers d’un hiver peu rigoureux, jouissaient en pleine terre de l’influence bienfaisante de l’air et du soleil. Un palmier en éventail (Chamærops humilis) attira toute mon attention. Les premières feuilles, qui sont simples et lancéolées, sortaient de terre ; leur division allait en se compliquant de plus en plus, et enfin elles apparaissaient complètement digitées. Une petite branche chargée de fleurs s’élevait au milieu d’une gaîne spathiforme, et semblait une création singulière, inattendue, complètement étrangère à la végétation transitoire qui l’entourait. A ma prière, le jardinier me coupa des échantillons représentant la série de ces transformations, et je me chargeai de plusieurs grands cartons pour emporter cette trouvaille. Je les ai encore sous les yeux tels que je les recueillis alors, et je les vénère comme des fétiches qui, en éveillant et fixant mon attention, m’ont fait entrevoir les heureux résultats que je pouvais attendre de mes travaux.

in Goethe, Johann Wolfgang von (1749-1832). Œuvres d’histoire naturelle de Goethe : comprenant divers mémoires d’anatomie comparée, de botanique et de géologie / traduits et annotés par Ch.-Fr. Martins,.. ; avec un atlas in-fol. … enrichi… d’un texte explicatif sur la métamorphose des plantes, par P.-J.-F. Turpin,…. 1837. pp. 202-203.

Source : gallica.bnf.fr : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6577881q.texteImage

Le Chamærops humilis est toujours visible à Padoue et le souvenir du passage de Gœthe toujours vivant…

Notons que le jardin botanique de Padoue s’est agrandi en 2014, avec l’adjonction aux anciennes collections d’un « Jardin de la biodiversité », constitué d’un ensemble de serres rassemblant près de 1300 espèces présentées en fonction de caractéristiques climatiques allant du climat tropical au climat désertique. Une très belle réussite, notamment du point de vue écologique et pédagogique. http://www.ortobotanicopd.it/it/il-giardino-della-biodiversit%C3%A0

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Plan du jardin botanique de Padoue incluant le « Jardin de la biodiversité » (à droite) ; à gauche, le premier jardin circulaire, clos de murs.

Et maintenant, bonne promenade !

 

Dans les serres du « Jardin de la biodiversité »

 

Musique du jour

Aujourd’hui, Claudio Monteverdi (1567-1643)

Madrigali guerrieri e amorosi (1638), « Lamento della Ninfa », par Paul Agnew et Les Arts Florissants.

Et pour celles et ceux qui ont le temps, L’Orfeo, œuvre considérée comme le premier opéra de l’histoire de la musique (1607), ici dans une très belle interprétation de Jordi Savall à la tête de La Capella Reial de Catalunya, représentation donnée au Gran Teatro del Liceo de Barcelona en 2002. Un bijou.

Mardi 14 avril

Aujourd’hui : Villa Barbarigo à Valsanzibio (Vénétie)

… toujours en compagnie de Mrs. Wharton, donc. Le jardin de Valsanzibio se trouve à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Padoue, au pied des Monts Euganéens. Il est visitable et appartient, depuis 1929, à la famille Pizzoni Ardemani, qui continue de l’entretenir et de le valoriser.

Ce qu’Edith Wharton n’indique pas dans sa notice, c’est que ce jardin, dès sa création, a été conçu comme un parcours symbolique et initiatique. Voici ce qu’en dit l’introduction du site institutionnel du jardin (disponible en italien et en anglais seulement) :

Valsanzibio a été porté à sa splendeur actuelle au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle par le noble vénitien Zuane Francesco Barbarigo, aidé par ses fils Antonio et Gregorio. C’est ce dernier, le fils aîné Gregorio, cardinal, évêque de Padoue et futur saint, qui a inspiré la haute symbolique du projet dû à l’architecte et fontainier pontifical Luigi Bernini. Le cardinal Gregorio Barbarigo, à la suite d’un vœu solennel prononcé par son père en 1631 (dans le contexte d’une épidémie de peste, ndlr), voulait que le jardin de Valsanzibio soit un emblème monumental du chemin de la perfection qui conduit l’homme de l’erreur à la vérité, de l’ignorance à la Révélation.

Mais donnons maintenant la parole à Edith Wharton…

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Illustration de Maxfield Parrish

« A dix ou onze kilomètres de Battaglia, dans une vallée étroite et fertile des Monts Euganéens, se trouve un des plus beaux jardins d’agrément italiens, celui de la Villa de Val San Zibio. On arrive par un terrain public couvert de gazon et l’on se trouve face à un arc de triomphe imposant avec un façade de pierres rustiquées et un fronton orné de statues. L’arche, qui ressemble tout à fait à un portail d’entrée ouvert dans les hauts murs d’enceinte, semble avoir été placée là uniquement pour offrir, de la route, un point de vue sur le château d’eau*, l’un des principaux ornements du jardin. En France, on pratiquait souvent une brèche dans les murs de clôture pour dévoiler une belle perspective, mais c’était une coutume peu suivie en Italie, bien qu’on en trouve un exemple à Frascati, avec la grille de la Villa Aldobrandini.

La maison de Val San Zibio tourne le dos à la route et son architecture du XVIIème siècle, sans prétention, ressemble assez à celle de la Villa de Gori à Sienne, même si le rapprochement très palladien des fenêtres centrales trahit la proximité de Venise.

Elle donne sur une terrasse fermée par une balustrade d’où de vastes marches descendent vers les jardins qui épousent la pente douce du terrain. Ils sont d’une grande beauté avec leurs allées de hêtres en berceau, leur large tapis vert*, leurs fontaines, leurs bancs de marbre et leurs statues placées dans de délicieuses niches de verdure parfaitement taillée. D’un côté, se trouve un petit lac, de l’autre un « mont » couronné d’une statue, et une allée conduit à un labyrinthe bien conservé au centre duquel s’élève une plate-forme. A l’heure actuelle, on trouve peu de ces labyrinthes en Italie, où ils ne furent jamais aussi prisés qu’en Hollande ou en Angleterre. L’important château d’eau*, avec ses Néréides allongées et ses Tritons soufflant dans leurs conques, suit une pente qui n’est pas aussi escarpée qu’à l’ordinaire et, de chaque côté, de hauts rideaux de hêtres brodent les bois de grands arbres à feuilles caduques. Ces haies sont typiques du nord de l’Italie où les platanes, les hêtres et ormes remplacent les « feuillages persistants » du sud. Il y a, dans les jardins de Val San Zibio, un coin particulièrement enchanteur : quatre allées couvertes de gazon et bordées de hêtres élagués convergent vers un bassin de pierre enfoui dans une pelouse épaisse et décoré de quatre putti qui, assis sur la margelle, trempent leurs pieds dans l’eau. Le fait que les anciens jeux d’eau soient toujours en activité contribue aussi à la singularité de l’endroit : le visiteur, tout surpris, se retrouve trempé par des jets écumeux qui bondissent depuis le palier d’un escalier ou manque de mettre le pied dans une rigole courant à travers un dallage, se faisant ainsi une idée des surprises aquatiques qui procuraient à ses ancêtres un divertissement sans cesse renouvelé. »

Edith Wharton, Villas & Jardins d’Italie, « Les Villas de Vénétie », pp.131-133, traduit de l’anglais par Michèle Hechter, Editions Gérard-Julien Salvy, Paris, 1986.

* En français dans le texte.

Edith Wharton – Val San Zibio PDF

Musique du jour

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La « Barca di Venetia per Padova » (1605), d’Adriano Banchieri (1568-1634), moine olivétain natif de Bologne et néanmoins compositeur, théoricien de la musique et organiste.

La « Barca » raconte en 20 madrigaux, de manière très humoristique et parfois truculente (et oui), un voyage nocturne sur la Brenta, entre Venise et Padoue. Tout le petit monde vénitien du tout début du XVIIème siècle est ainsi réuni : marchands, bateliers, ecclésiastiques, habitants du Ghetto…

Je vous propose de voir l’œuvre dans une très jolie mise en scène réalisée pour la RSI (Radiotelevisione svizzera), très Commedia dell’arte. Interprétée par I Madrigalisti du Cœur de la Radio Svizzera, I Barrochisti dirigés par Diego Fasolis.

Barca di Venetia per Padova – Antonio Banchieri

Lundi 13 avril

Etant parvenu à faire tout ce qui relevait de l’ « urgence urgente », j’ai profité de ce weed-end prolongé de Pâques (et d’un probable prolongement du confinement) pour faire une petite pause et prendre deux jours de repos. Je ne serai donc de retour à Saint-André que jeudi prochain et nul doute qu’en l’espace de ces quelques jours, il y aura eu du changement. Dont je vous ferai part, bien sûr !

Je me suis donc plongé (j’aurais dû le faire il y a longtemps) dans les quelques milliers de photos que j’ai prises ces trois dernières années, pour les classer et les trier, autant que faire se peut. Ce faisant, je me suis dit qu’il pourrait être agréable — et intéressant — de vous proposer un petit voyage (immobile) outre-monts, dans quelques jardins italiens que j’ai eu la chance de visiter en septembre 2018. Une manière aussi de faire un signe à nos amis italiens, avec qui nous partageons la même épreuve.

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Edith Wharton

Mais avant cela, c’est pour moi l’occasion d’évoquer ici la figure d’Edith Wharton (1862-1937), femme de lettres américaine, à qui nous devons la découverte (ou redécouverte) de l’art des jardins en Italie. Grande voyageuse, Edith Wharton se prend de passion pour l’Italie et notamment pour ses paysages et ses jardins. En 1904, elle publie « Villas & Jardins d’Italie », ouvrage qui fera date et fait toujours référence en la matière.edith-wharton-italian-cover

Je retranscris ici l’intégralité de l’introduction de cet ouvrage, qui m’a aidé a comprendre bien des aspects des jardins… de Saint-André, vous comprendrez pourquoi ! Cette introduction leur va comme un gant… Vous jugerez de la finesse et de l’intelligence des analyses d’Edith Wharton, spécialement en ce qui concerne l’art d’adapter un « style », qui nécessite qu’au-delà de la lettre on ait été capable d’en saisir l’esprit

Ce texte n’a été traduit pour la première fois en français qu’en 1986 par Michèle Hechter, pour les Editions Gérard-Julien Salvy. C’est dans cette traduction que vous pourrez lire l’introduction ci-dessous. Cette édition est aujourd’hui épuisée mais l’intégralité du texte est désormais disponible en livre de poche aux Editions Tallandier, coll. Texto.

Fiche de l’ouvrage sur le site des Editions Tallandier

Pour celles et ceux d’entre-vous qui seraient rétifs à la lecture au long cours sur un écran (j’en fais partie), vous pouvez télécharger ici une version PDF du texte que vous pourrez imprimer : Edith Wharton – Villas et Jardins d’Italie. Introduction

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Illustration de Maxfield Parrish pour la première édition – Boboli (Florence)
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Frontispice de la première édition

 » L’art des jardins, en Italie, ne s’est jamais soumis — bien que l’on s’en plaigne parfois — aux contraintes de l’art floral. Le jardin italien n’existe pas pour ses fleurs mais les fleurs existent pour lui : elles apportent à ses charmes une grâce tardive et rare, parenthèse qui ne fait qu’ajouter une note supplémentaire à l’enchantement général. Certes, la difficulté de cultiver les fleurs — excepté celles qui s’épanouissent au printemps — dans un climat particulièrement chaud et sec, explique en partie cette caractéristique, mais cela permet d’utiliser admirablement trois autres éléments de composition — le marbre, l’eau et la verdure persistante, aux effets plus durables — créant ainsi une ingénieuse harmonie qui n’était plus soumise aux saisons.

Il n’est pas aisé de convaincre aujourd’hui l’amoureux des jardins, dont le goût a été formé par une succession de tableaux floraux enchanteurs, qu’on peut être envoûté par quelque chose d’aussi terne et monotone qu’un simple assortiment de pelouses rases et de pierres.

Le voyageur, au retour d’Italie, a les yeux et l’imagination remplis de l’ineffable magie de ses jardins ; il a subi leur charme et sait, obscurément, qu’il agit avec plus de force et de persistance, qu’il trouble les sens plus puissamment que les réalisations les plus élaborées et les plus brillantes de l’horticulture moderne ; mais sans doute aura-t-il du mal à découvrir la clé de ce mystère. Serait-ce parce que le ciel est plus bleu, la végétation plus luxuriante ? Nos ciels d’été sont presque aussi profonds, nos feuillages aussi riches et peut-être même plus variés ; il y a, en effet, de nombreuses ressemblances entre l’été nord-américain et le printemps ou l’automne italien.

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Illustration de Maxfield Parrish pour la première édition. La Villa d’Este

Ceux qui ont succombé à cet envoûtement ont tendance à imputer la magie du jardin italien à l’effet du temps ; certes, la mémoire qu’il recèle provoque l’admiration, mais cela ne suffit pas à expliquer toute sa beauté. Il faut chercher la réponse plus profondément et étudier le jardin dans ses relations avec la villa, et tous deux dans leurs relations avec le paysage. Le jardin du Moyen-Age, représenté sur les enluminures des vieux missels et les premières gravures sur bois, n’était qu’un lopin de terre pris dans l’enceinte du château ; on y faisait pousser des « simples » autour d’un puits central, les fruits étant cultivés en espaliers le long des murs. Mais, avec l’épanouissement rapide de la civilisation italienne, les murs d’enceintes du château furent bientôt abattus, de sorte que le jardin put s’étendre en intégrant le vivier, le terrain de jeu, la tonnelle de roses et la promenade. La maison de campagne italienne, surtout dans le centre et dans le sud du pas, était la plupart du temps construite à flanc de coteau ; un jour, sans doute, un architecte voulut profiter de la vue depuis la terrasse de sa villa et dut se rendre compte que le jardin et le paysage alentour formaient une unité ; c’étaient deux éléments indissociables.

Grâce à cette découverte, le premier pas était franchi dans la voie de l’accomplissement artistique du jardin de la Renaissance : il fallait ensuite que l’architecte trouvât le moyen d’unir l’art et la nature en un seul tableau. Trois problèmes se posèrent alors : le jardin devait s’harmoniser avec les lignes architecturales de la villa contigüe ; il devait s’adapter aux exigences de ses occupants et leur fournir, par exemple, des promenades ombragées, des pelouses ensoleillées, des parterres de fleurs et des vergers facilement accessibles ; enfin il devait être en accord avec le paysage environnant. Jamais, dans un autre pays, ce triple problème n’a été plus élégamment traité qu’en Italie, entre le début du XVIème siècle et la fin du XVIIIème siècle. C’est dans la combinaison d’éléments différents, dans la subtile transition qui s’opère entre les lignes fixes et structurées de l’art et les courbes mouvantes et irrégulières de la nature, enfin dans son observance des règles d’agrément et de commodité que se trouve le secret des vieux jardins enchanteurs.

D’autres facteurs contribuent néanmoins à créer cette pression de charme mais, même si on élimine les uns après les autres en effaçant les fleurs, le soleil, les riches nuances du passé, il demeure une sorte d’harmonie profonde et générale qui semble ne rien devoir aux effets accidentels. Cela ne veut ps dire pour autant que les plans d’un jardin italien soient aussi beaux que le jardin lui-même. Les éléments les plus stables qui le composent — les constructions de pierre, les frondaisons toujours vertes, les cascades ou les eaux dormantes et, par-dessus tout, l’ensemble des lignes du décor naturel — entrent dans le projet de l’artiste ; leur beauté ne peut être altérée par les saisons. Pourtant, ils ne sont qu’accessoires par rapport au plan d’ensemble. La beauté essentielle du jardin tient à la disposition de ses volumes, aux lignes convergentes de ses longues allées de yeuses, à l’alternance des espaces ouverts et ensoleillés avec les bois ombreux et frais, à l’harmonie des proportions entre la terrasse et les pelouses ou entre la hauteur d’un mur et la largeur d’un chemin. L’architecte paysagiste de la Renaissance ne négligeait aucun de ces détails : il se préoccupait autant de la distribution entre l’ombre et la lumière, ou entre les angles nets des constructions de pierre et les mouvements onduleux des feuillages, que des rapports de sa composition avec le paysage environnant.

Si l’on s’intéresse aux vieux jardins italiens, on ne peut qu’être frappé par le fait que les architectes avaient tendance à dégager et à simplifier les perspectives dès qu’ils travaillaient dans un paysage grandiose. Les foisonnements de détails, les superpositions de terrasses, les fontaines, les labyrinthes et les portiques n’existent pas dans les sites ouverts où l’œil recherche les vastes horizons. Plus on remonte vers le nord de l’Italie, mois les paysages sont vastes et plus les jardins sont sophistiqués. Les grands parcs qui dominent la campagne romaine dessinent des lignes austères et majestueuses, presque sans diversité ; l’effet général est d’ampleur et de simplicité.

Et c’est justement parce qu’aujourd’hui les paysagistes se soucient peu d’appliquer ces trois principes fondamentaux, que l’amateur ne devrait pas se contenter d’une vague fascination pour les jardins d’Italie, mais tenter plutôt d’en extraire quelques règles utilisables chez lui. Il devrait noter, par exemple, que les jardins italiens étaient faits pour qu’on y vive, usage qu’on leur accorde rarement de nos jours, en Amérique du moins. Le parc était donc conçu aussi soigneusement et commodément que la maison : de larges allées (dans lesquelles deux personnes ou plus pouvaient marcher de front) permettaient tous les déplacements ; de la maison, on pouvait aussi aisément gagner les endroits ombragés que les chemins couverts de tonnelles laissant passer le soleil en hiver ; des allées poussiéreuses et posées d’arbres, on accédait facilement aux parterres fleuris et aux pelouses bien planes du terrain de jeu. Le voyageur devrait se rappeler que les terrasses, et les jardins à proprement parler, jouxtaient la maison, que les chênes verts et les lauriers bordant les allées étaient soigneusement taillés de manière à ménager une transition entre les lignes nettes de la villa et le foisonnement touffu des bois, chaque pas qui vous éloignait de l’architecture de l’édifice vous familiarisant davantage avec la nature.

Les Britanniques ont légué aux Américains leur culte pour les jardins à l’italienne ; ces derniers ont l’impression qu’il suffit de placer un banc de marbre ici, un cadran soleil là, pour obtenir l’effet d’« italianité » voulu. Les résultats sont loin d’être satisfaisants malgré les sommes et l’énergie dépensées ; quelques critiques en ont donc conclu que le jardin italien était inexploitable et qu’il ne pouvait souffrir un quelconque changement d’époque ou de lieu.

Il est certain qu’on ne peut reproduire tous ses aspects, la somptuosité architecturale, par exemple, ni certaines couleurs pâlies par le temps. Pourtant, les jardins italiens ont beaucoup à nous apprendre si l’on accepte de suivre leur inspiration, non dans la lettre mais dans l’esprit. Un sarcophage de marbre et une douzaine de colonnes torsadées de feront jamais un jardin à l’italienne ; en revanche, une étendue de terrain bien plantée et aux contours harmonieux, conçue selon ces principes éprouvés, ne donnera pas un jardin italien, au sens littéral, mais, ce qui est de loin plus intéressant, un jardin qui sera aussi bien adapté à l’environnement que les modèles dont il s’inspire.

Tel est le secret que nous livrent les villas d’Italie ; celui qui a fait une fois l’effort de les observer de ce point de vue ne pourra plus se satisfaire d’une admiration vague. Comme Browning, passant le cap Saint-Vincent et la baie de Trafalgar, s’exclamait : « Here and here did England help me : how can I help England ? » – say,

l’amoureux des jardins qui rêve de donner à son petit bout de terre quelque chose de la magie italienne, se promenant sous les pins parasols de la Villa Borghese ou le long des massifs fleuris de la Villa Lante, se demandera : « Que pourrais-je en rapporter ? » Plus il y réfléchira, plus la réponse s’imposera d’elle-même : « Ni ceci, ni cela ; ni cette statue amputée, ni ce morceau de bas-relief ; non, aucun effet fragmentaire de ce genre ; il s’agit plutôt de s’imprégner de l’esprit de l’artiste et d’étudier les moyens qu’il a mis en œuvre pour réaliser son inspiration. » »

Demain : visite du Jardin de la Villa Barbarigo à Valsanzibio, toujours sous la houlette de Mrs. Wharton…

 

Musique du jour

Pour rester dans l’esprit de ce voyage, Harold en Italie, d’Hector Berlioz mais dans la splendide transcription pour piano et alto qu’en a fait Franz Lizst dans les années 1836-1837.

Gérard Caussé à l’alto, François-René Duchable au piano.

 

Photo en tête de l’article : Jardin de la Villa Barbarigo à Valsanzibio (Vénétie). Septembre 2018.