Lundi 13 avril

Etant parvenu à faire tout ce qui relevait de l’ « urgence urgente », j’ai profité de ce weed-end prolongé de Pâques (et d’un probable prolongement du confinement) pour faire une petite pause et prendre deux jours de repos. Je ne serai donc de retour à Saint-André que jeudi prochain et nul doute qu’en l’espace de ces quelques jours, il y aura eu du changement. Dont je vous ferai part, bien sûr !

Je me suis donc plongé (j’aurais dû le faire il y a longtemps) dans les quelques milliers de photos que j’ai prises ces trois dernières années, pour les classer et les trier, autant que faire se peut. Ce faisant, je me suis dit qu’il pourrait être agréable — et intéressant — de vous proposer un petit voyage (immobile) outre-monts, dans quelques jardins italiens que j’ai eu la chance de visiter en septembre 2018. Une manière aussi de faire un signe à nos amis italiens, avec qui nous partageons la même épreuve.

Edith Wharton
Edith Wharton

Mais avant cela, c’est pour moi l’occasion d’évoquer ici la figure d’Edith Wharton (1862-1937), femme de lettres américaine, à qui nous devons la découverte (ou redécouverte) de l’art des jardins en Italie. Grande voyageuse, Edith Wharton se prend de passion pour l’Italie et notamment pour ses paysages et ses jardins. En 1904, elle publie « Villas & Jardins d’Italie », ouvrage qui fera date et fait toujours référence en la matière.edith-wharton-italian-cover

Je retranscris ici l’intégralité de l’introduction de cet ouvrage, qui m’a aidé a comprendre bien des aspects des jardins… de Saint-André, vous comprendrez pourquoi ! Cette introduction leur va comme un gant… Vous jugerez de la finesse et de l’intelligence des analyses d’Edith Wharton, spécialement en ce qui concerne l’art d’adapter un « style », qui nécessite qu’au-delà de la lettre on ait été capable d’en saisir l’esprit

Ce texte n’a été traduit pour la première fois en français qu’en 1986 par Michèle Hechter, pour les Editions Gérard-Julien Salvy. C’est dans cette traduction que vous pourrez lire l’introduction ci-dessous. Cette édition est aujourd’hui épuisée mais l’intégralité du texte est désormais disponible en livre de poche aux Editions Tallandier, coll. Texto.

Fiche de l’ouvrage sur le site des Editions Tallandier

Pour celles et ceux d’entre-vous qui seraient rétifs à la lecture au long cours sur un écran (j’en fais partie), vous pouvez télécharger ici une version PDF du texte que vous pourrez imprimer : Edith Wharton – Villas et Jardins d’Italie. Introduction

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Illustration de Maxfield Parrish pour la première édition – Boboli (Florence)
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Frontispice de la première édition

 » L’art des jardins, en Italie, ne s’est jamais soumis — bien que l’on s’en plaigne parfois — aux contraintes de l’art floral. Le jardin italien n’existe pas pour ses fleurs mais les fleurs existent pour lui : elles apportent à ses charmes une grâce tardive et rare, parenthèse qui ne fait qu’ajouter une note supplémentaire à l’enchantement général. Certes, la difficulté de cultiver les fleurs — excepté celles qui s’épanouissent au printemps — dans un climat particulièrement chaud et sec, explique en partie cette caractéristique, mais cela permet d’utiliser admirablement trois autres éléments de composition — le marbre, l’eau et la verdure persistante, aux effets plus durables — créant ainsi une ingénieuse harmonie qui n’était plus soumise aux saisons.

Il n’est pas aisé de convaincre aujourd’hui l’amoureux des jardins, dont le goût a été formé par une succession de tableaux floraux enchanteurs, qu’on peut être envoûté par quelque chose d’aussi terne et monotone qu’un simple assortiment de pelouses rases et de pierres.

Le voyageur, au retour d’Italie, a les yeux et l’imagination remplis de l’ineffable magie de ses jardins ; il a subi leur charme et sait, obscurément, qu’il agit avec plus de force et de persistance, qu’il trouble les sens plus puissamment que les réalisations les plus élaborées et les plus brillantes de l’horticulture moderne ; mais sans doute aura-t-il du mal à découvrir la clé de ce mystère. Serait-ce parce que le ciel est plus bleu, la végétation plus luxuriante ? Nos ciels d’été sont presque aussi profonds, nos feuillages aussi riches et peut-être même plus variés ; il y a, en effet, de nombreuses ressemblances entre l’été nord-américain et le printemps ou l’automne italien.

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Illustration de Maxfield Parrish pour la première édition. La Villa d’Este

Ceux qui ont succombé à cet envoûtement ont tendance à imputer la magie du jardin italien à l’effet du temps ; certes, la mémoire qu’il recèle provoque l’admiration, mais cela ne suffit pas à expliquer toute sa beauté. Il faut chercher la réponse plus profondément et étudier le jardin dans ses relations avec la villa, et tous deux dans leurs relations avec le paysage. Le jardin du Moyen-Age, représenté sur les enluminures des vieux missels et les premières gravures sur bois, n’était qu’un lopin de terre pris dans l’enceinte du château ; on y faisait pousser des « simples » autour d’un puits central, les fruits étant cultivés en espaliers le long des murs. Mais, avec l’épanouissement rapide de la civilisation italienne, les murs d’enceintes du château furent bientôt abattus, de sorte que le jardin put s’étendre en intégrant le vivier, le terrain de jeu, la tonnelle de roses et la promenade. La maison de campagne italienne, surtout dans le centre et dans le sud du pas, était la plupart du temps construite à flanc de coteau ; un jour, sans doute, un architecte voulut profiter de la vue depuis la terrasse de sa villa et dut se rendre compte que le jardin et le paysage alentour formaient une unité ; c’étaient deux éléments indissociables.

Grâce à cette découverte, le premier pas était franchi dans la voie de l’accomplissement artistique du jardin de la Renaissance : il fallait ensuite que l’architecte trouvât le moyen d’unir l’art et la nature en un seul tableau. Trois problèmes se posèrent alors : le jardin devait s’harmoniser avec les lignes architecturales de la villa contigüe ; il devait s’adapter aux exigences de ses occupants et leur fournir, par exemple, des promenades ombragées, des pelouses ensoleillées, des parterres de fleurs et des vergers facilement accessibles ; enfin il devait être en accord avec le paysage environnant. Jamais, dans un autre pays, ce triple problème n’a été plus élégamment traité qu’en Italie, entre le début du XVIème siècle et la fin du XVIIIème siècle. C’est dans la combinaison d’éléments différents, dans la subtile transition qui s’opère entre les lignes fixes et structurées de l’art et les courbes mouvantes et irrégulières de la nature, enfin dans son observance des règles d’agrément et de commodité que se trouve le secret des vieux jardins enchanteurs.

D’autres facteurs contribuent néanmoins à créer cette pression de charme mais, même si on élimine les uns après les autres en effaçant les fleurs, le soleil, les riches nuances du passé, il demeure une sorte d’harmonie profonde et générale qui semble ne rien devoir aux effets accidentels. Cela ne veut ps dire pour autant que les plans d’un jardin italien soient aussi beaux que le jardin lui-même. Les éléments les plus stables qui le composent — les constructions de pierre, les frondaisons toujours vertes, les cascades ou les eaux dormantes et, par-dessus tout, l’ensemble des lignes du décor naturel — entrent dans le projet de l’artiste ; leur beauté ne peut être altérée par les saisons. Pourtant, ils ne sont qu’accessoires par rapport au plan d’ensemble. La beauté essentielle du jardin tient à la disposition de ses volumes, aux lignes convergentes de ses longues allées de yeuses, à l’alternance des espaces ouverts et ensoleillés avec les bois ombreux et frais, à l’harmonie des proportions entre la terrasse et les pelouses ou entre la hauteur d’un mur et la largeur d’un chemin. L’architecte paysagiste de la Renaissance ne négligeait aucun de ces détails : il se préoccupait autant de la distribution entre l’ombre et la lumière, ou entre les angles nets des constructions de pierre et les mouvements onduleux des feuillages, que des rapports de sa composition avec le paysage environnant.

Si l’on s’intéresse aux vieux jardins italiens, on ne peut qu’être frappé par le fait que les architectes avaient tendance à dégager et à simplifier les perspectives dès qu’ils travaillaient dans un paysage grandiose. Les foisonnements de détails, les superpositions de terrasses, les fontaines, les labyrinthes et les portiques n’existent pas dans les sites ouverts où l’œil recherche les vastes horizons. Plus on remonte vers le nord de l’Italie, mois les paysages sont vastes et plus les jardins sont sophistiqués. Les grands parcs qui dominent la campagne romaine dessinent des lignes austères et majestueuses, presque sans diversité ; l’effet général est d’ampleur et de simplicité.

Et c’est justement parce qu’aujourd’hui les paysagistes se soucient peu d’appliquer ces trois principes fondamentaux, que l’amateur ne devrait pas se contenter d’une vague fascination pour les jardins d’Italie, mais tenter plutôt d’en extraire quelques règles utilisables chez lui. Il devrait noter, par exemple, que les jardins italiens étaient faits pour qu’on y vive, usage qu’on leur accorde rarement de nos jours, en Amérique du moins. Le parc était donc conçu aussi soigneusement et commodément que la maison : de larges allées (dans lesquelles deux personnes ou plus pouvaient marcher de front) permettaient tous les déplacements ; de la maison, on pouvait aussi aisément gagner les endroits ombragés que les chemins couverts de tonnelles laissant passer le soleil en hiver ; des allées poussiéreuses et posées d’arbres, on accédait facilement aux parterres fleuris et aux pelouses bien planes du terrain de jeu. Le voyageur devrait se rappeler que les terrasses, et les jardins à proprement parler, jouxtaient la maison, que les chênes verts et les lauriers bordant les allées étaient soigneusement taillés de manière à ménager une transition entre les lignes nettes de la villa et le foisonnement touffu des bois, chaque pas qui vous éloignait de l’architecture de l’édifice vous familiarisant davantage avec la nature.

Les Britanniques ont légué aux Américains leur culte pour les jardins à l’italienne ; ces derniers ont l’impression qu’il suffit de placer un banc de marbre ici, un cadran soleil là, pour obtenir l’effet d’« italianité » voulu. Les résultats sont loin d’être satisfaisants malgré les sommes et l’énergie dépensées ; quelques critiques en ont donc conclu que le jardin italien était inexploitable et qu’il ne pouvait souffrir un quelconque changement d’époque ou de lieu.

Il est certain qu’on ne peut reproduire tous ses aspects, la somptuosité architecturale, par exemple, ni certaines couleurs pâlies par le temps. Pourtant, les jardins italiens ont beaucoup à nous apprendre si l’on accepte de suivre leur inspiration, non dans la lettre mais dans l’esprit. Un sarcophage de marbre et une douzaine de colonnes torsadées de feront jamais un jardin à l’italienne ; en revanche, une étendue de terrain bien plantée et aux contours harmonieux, conçue selon ces principes éprouvés, ne donnera pas un jardin italien, au sens littéral, mais, ce qui est de loin plus intéressant, un jardin qui sera aussi bien adapté à l’environnement que les modèles dont il s’inspire.

Tel est le secret que nous livrent les villas d’Italie ; celui qui a fait une fois l’effort de les observer de ce point de vue ne pourra plus se satisfaire d’une admiration vague. Comme Browning, passant le cap Saint-Vincent et la baie de Trafalgar, s’exclamait : « Here and here did England help me : how can I help England ? » – say,

l’amoureux des jardins qui rêve de donner à son petit bout de terre quelque chose de la magie italienne, se promenant sous les pins parasols de la Villa Borghese ou le long des massifs fleuris de la Villa Lante, se demandera : « Que pourrais-je en rapporter ? » Plus il y réfléchira, plus la réponse s’imposera d’elle-même : « Ni ceci, ni cela ; ni cette statue amputée, ni ce morceau de bas-relief ; non, aucun effet fragmentaire de ce genre ; il s’agit plutôt de s’imprégner de l’esprit de l’artiste et d’étudier les moyens qu’il a mis en œuvre pour réaliser son inspiration. » »

Demain : visite du Jardin de la Villa Barbarigo à Valsanzibio, toujours sous la houlette de Mrs. Wharton…

 

Musique du jour

Pour rester dans l’esprit de ce voyage, Harold en Italie, d’Hector Berlioz mais dans la splendide transcription pour piano et alto qu’en a fait Franz Lizst dans les années 1836-1837.

Gérard Caussé à l’alto, François-René Duchable au piano.

 

Photo en tête de l’article : Jardin de la Villa Barbarigo à Valsanzibio (Vénétie). Septembre 2018.